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Eclatobulle

Temps III : Le rêve d’Icare

13 Décembre 2010 , Rédigé par livre.eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Essai

Pour ce troisième et dernier chapitre, le galet noir poursuit son chemin à travers le temps qui s'écoule, se fige, se perd... c'est un regard absurde tourné vers le lointain, passé ou futur, et duquel il suffit de s'affranchir, finalement pour vivre autrement... 

 

Pour illustrer cet article, quelques photos signées Millimagenta que je remercie ici pour la justesse et la pureté de son regard. Je vous invite à retrouver ses créations photographiques à l'adresse suivante : www.millimagenta.com.

 

Bonne lecture sur Eclatobulle !

 

 

 

Temps III : Le rêve d’Icare

 Les-galets-8919.jpg

 

Dans le salon, la télé était allumée et Monique regardait “Le juste prix”. Après sa journée de travail, elle trouvait cela divertissant. Elle se laissait prendre au jeu, essayant à chaque fois de trouver le “juste prix”. Et elle trouvait, elle avait l’impression d’avoir une sorte de don pour cela. La valeur des choses, c’est sûr, elle la connaissait. Elle pensa qu’elle devrait peut-être s’inscrire pour participer à l’émission, après tout… Elle rangea cette idée dans un coin de sa tête, puis revint à l’émission. C’était le moment de tourner la roue !

 

La porte de la maison s’ouvrit et se referma. C’était jules qui sortait. Monique se dit qu’il aurait pu au moins la prévenir qu’il partait, c’était la moindre des choses, elle était sa mère tout de même. “Ce n’est pas simple aujourd’hui !” pensa-t-elle “d’élever les enfants” Et puis, Jules était en pleine crise d’adolescence, tout était prétexte à affrontement, avec elle, son père et même son petit frère.

 

Monique vivait dans un pavillon individuel avec son mari Patrice. Ils avaient deux enfants, Jules, l’aîné avait quinze ans et Axel, onze ans. Ces deniers temps, Monique avait remarqué que Jules n’allait pas très bien, elle avait bien essayé d’en parler avec lui, mais c’était un garçon réservé, qui parlait peu de ce qu’il ressentait. Pour cela, Monique aurait tellement aimé avoir une fille… “Oh, dis donc !” Monique laissa échappé un petit cri d’étonnement lorsque le dernier candidat au Juste Prix tomba sur cent !  “Bien joué ! ” pensa-t-elle. Elle aussi, si elle avait tourné la roue elle aurait fait cent car elle imaginait précisément le dosage qu’il fallait donner à l’impulsion de la roue.

 

C’était la fin du programme et Monique se dirigea vers la cuisine pour préparer le repas du soir. Patrice n’allait plus tarder à présent et il aimait manger rapidement. Elle sortit des biftecks du réfrigérateur, les posant sur le plan de travail. La veille, elle avait fait de la soupe aux légumes. Il suffisait de faire revenir quelques haricots verts dans une poêle et hop, le tour serait joué. Monique n’était pas une très grande cuisinière, elle assurait le quotidien, c’est tout et personne ne lui en demandait plus.

 

Patrice rentra à vingt heures dix et ils passèrent à table, sans Jules. Patrice avait laissé déjà laissé deux messages sur son portable, mais pas de réponse. Avec sa femme, ils étaient convenus de remettre les pendules à l’heure quand il rentrerait. Il n’était pas interdit de sortir le soir, mais prévenir, c’était la moindre des choses. En plus, cela ne lui ressemblait pas trop, il ne l’avait jamais fait.

 

La soirée avançait. A vingt et une heure vingt cinq, Jules n’était toujours pas rentré. Monique était allé dans sa chambre et n’avait rien remarqué de particulier. Tout semblait normal.

“Pffff, celui-là alors, il va m’entendre à se sauver comme ça !” lâcha-t-elle à voix haute pour elle même.

 

“Pat’, tu as appelé chez Farid et chez Romain pour voir s’il est là-bas ?” cria-t-elle d’en haut.

 

Patrice répondit : “Oui, je viens de les avoir et il n’est pas chez eux, il ne devait pas sortir ce soir d’ailleurs, ils ont un contrôle de math demain matin ! Putain, il me sâoule le grand là, il a intérêt d’avoir une bonne excuse, je te le dis ! Il a une copine en ce moment ou il est toujours entiché de Camille ?”

 

Sa question resta sans réponse.

 

******************************

 

Jules attendait, caché derrière la haie qui se trouvait à l’angle du passage de la Guignette et de l’avenue des Héros. Comme tous les mardis soirs, il savait que Camille revenait de la danse, seule.

 

Fou de rage, il n’avait toujours pas digéré l’humiliation subie le matin devant tous ses potes. Il se devait de laver l’affront, à sa façon. Lui prendre son galet, c’était une chose, mais cela n’était pas suffisant. Il allait lui montrer qu’il était un homme avec sa fierté, pas comme tous ces baltringues du lycée avec qui elle sortait, ces artistes à la manque complètement cintrés de la section Infographie !

 

Il regarda sa montre. Vingt et une heures, c’est l’heure à laquelle elle sortait en principe. Dans dix minutes, elle serait là, il le savait car quelques instants plus tôt, il avait chronométré le parcours. Il n’avait rien laissé au hasard et Camille allait bientôt arriver. Il mit la main dans sa poche et sentit la surface froide du galet noir de Camille. Son porte-bonheur… son porte-malheur plutôt !

 

Les-galets-9045.jpg

 

Le passage était comme à son habitude : calme. Là-bas, une silhouette approchait. C’était Camille, Jules le savait et il avait tout calculé. Elle arrivait, plus que quelques dizaines de mètres… le cœur de Jules s’accéléra, il était dissimulé dans l’ombre du buisson. Puis il jaillit, elle lui tournait le dos et il la poussa. La jeune fille, surprise, fut brutalement projetée au sol. Jules hésita… puis tenta de se ruer sur elle pour la maintenir par terre, mais déjà Camille s’était retournée et hurla en le reconnaissant : “Putain, mais Jules, mais t’es dingue qu’est-ce qui te prends ! Casse toi !”

 

Elle lança son pied vers l’avant et atteint Jules au niveau des chevilles. Il perdit l’équilibre. Elle en profita pour se relever et se mit à courir. Jules fut rapidement rétabli et partit à sa poursuite… rien ne se passait comme il l’avait imaginé car Camille était sportive et tonique.


Elle traversa l’avenue des Héros en courant sans même regarder si il y a avait des voitures, elle était terrorisée. Jules, à sa poursuite fit de même… il eut moins de chance qu’elle. Une voiture arrivait à ce moment et le percuta de plein fouet. Jules fut projeté, en l’air à plusieurs mètres, dans un bruit sourd d’os brisés. En retombant, sa tête vint percuter le sol violemment. La scène se figea… Du sang s’écoula lentement le long de sa joue, puis sur le macadam de l’avenue des Héros.

 

*************************

 

Le téléphone sonna à vingt et une heure trente cinq chez les Delpeyrat. Ce fut Patrice Delpeyrat qui décrocha.

 

“Quoi !!! A l’hôpital… j’arrive tout de suite ! Oh, c’est pas vrai !” s’écria Patrice Delpeyrat. Monique comprit à ces mots que quelque chose était à arrivé… à Jules. Elle se précipita vers son mari, complètement affolée.

 

Monique et Patrice Delpeyrat, et leur plus jeune fils Axel, arrivèrent à l’hôpital quinze minutes plus tard.

 

Ils furent emmenés dans une pièce très éclairée au milieu de laquelle se trouvait une table rouge. On leur demanda d’attendre juste quelques minutes, le temps que le responsable du service arrive. Monique Delpeyrat demandait sans cesse à voir son fils, voulait savoir ce qui était arrivé.

 

Après un instant, la porte de la salle trop éclairée s’ouvrit et une femme entra, suivit d’un homme. Monique redemanda où était son fils, des sanglots dans la voix.

 

“Madame, calmez-vous s’il vous plait, asseyons-nous !” dit la femme. Tous prirent place autour de la table rouge qui se trouvait là. Elle reprit. “Monsieur et Madame Delpeyrat, ce que j’ai à vous annoncer est très difficile. Votre fils a eu un accident, il a été percuté par un véhicule.” Elle marqua un temps très court. “Les secours n’ont rien pu faire, à leur arrivée, il était déjà sans vie…”

 

La suite, Monique ne l’entendit pas. Des affaires furent posées sur la table rouge, les papiers de son fils, son téléphone portable… et un drôle de caillou noir, dont la surface brillait dans cette salle trop éclairée.

 

En larmes, effondrée sur sa chaise, un bras de son mari autour d’elle et de son fils Axel, elle avança sans savoir pourquoi la main vers cette pierre noire. Elle l’a prit entre ses doigts et des larmes coulèrent dessus… du bout du doigt, elle les essuya.

 

Les-galets-8989.jpg

 

Avant, hier, ailleurs,


le temps fut espérance


Ici, maintenant, à cette heure


le temps n’était plus que souffrance !


 

La famille Delpeyrat rentra tard chez elle ce soir là. Monique tenait entre les mains les quelques affaires de Jules qui étaient posées sur la table, toutes sauf une…

 

*****************************

 

En entrant dans la salle pour éteindre les lumières, Sylvie remarqua un caillou noir posé au milieu de la table rouge. “Tiens, un galet noir !” pensa-t-elle. Dans cette pièce trop éclairée, sa sombre couleur étincelait. Elle s’approcha et tendit la main. De l’index, elle en caressa doucement la surface, elle était froide… et elle repensa au malheur qu’elle venait d’annoncer à cette famille… perdre un garçon si jeune, dans un accident, brutalement !

 

Elle aussi, elle avait perdu un enfant, dans d’autres circonstances, mais après douze années, la douleur restait intacte… elle prit le galet noir dans la main. Elle éteignit la lumière puis sortit de la salle, en prenant soin de bien refermer la porte derrière elle.

 

Sylvie était interne au centre hospitalier de Pontoise. Âgée de trente sept ans, c’était une belle femme, le visage à peine égratigné de quelques rides qui lui donnait du charme. Sylvie menait la vie simple d’une femme d’aujourd’hui. Elle faisait attention à elle, à ses deux enfants. Elle avait cessé de s’encombrer d’un mari qui posait trop de questions, marre d’avoir des comptes à rendre à tout bout de champ, du quotidien et de la routine !

 

Sylvie vivait de bohème depuis un an maintenant et elle était heureuse comme cela. Ses deux enfants grandissaient, elle était chaque jour un peu plus libre d’être elle même. Sylvie était une femme passionnée et à ses heures perdues, elle faisait de la photo.

 

Elle était talentueuse, elle avait l’œil… elle concourrait régulièrement et ses photos avaient remportées à plusieurs reprises des distinctions dans Chasseur d’images, une revue spécialisée pour photographes amateurs.

 

Elle rentra chez elle à deux heures du matin. Les enfants étaient au lit depuis longtemps. En ouvrant la porte de son appartement, elle fit attention de ne pas faire tinter les clefs. Elle entra dans la maison. Tout était calme. Elle ôta ses chaussures et avança à pas légers sur le parquet. Le bois était doux et un peu chaud. Elle aimait cette agréable sensation.

 

Elle se dirigea vers la cuisine, alluma la lumière et ouvrit le réfrigérateur. Elle avait envie d’un yaourt. Elle tira une chaise et s’installa confortablement, les pieds posés sur l’assise de la chaise qui se trouvait juste à côté. Elle ferma les yeux et savoura la première cuillère comme s’il s’agissait d’une authentique félicité !

 

Elle renversa la tête vers l’arrière et ses cheveux blonds pendirent dans le vide. Sa main se posa sur sa cuisse. Dans sa poche de pantalon se trouvait le galet qu’elle avait ramassé dans la salle blanche. Elle l’en extirpa et joua avec. C’était une jolie pierre, avec de drôles de reflets pour un caillou noir.

 

Il était doux. Elle posa son yaourt et elle fit glisser ses paumes l’une contre l’autre, frottant le galet qui se trouvait pris ainsi au milieu. Il se réchauffa rapidement ! Elle se demanda comment ce galet noir avait bien pu atterrir sur cette table d’hôpital puis se souvint qu’il faisait partie des affaires de ce jeune garçon… elle l’avait vu entre les mains de sa mère. Pourquoi l’avait-elle laissé ?

 

Sylvie tenta d’en trouver la raison puis son esprit se mit à vagabonder, comme parfois à cette heure bien tardive ou matinale, selon le point de vue où l’on se plaçait. Dans son esprit passionné et créatif, le temps s’accéléra et Sylvie était le Galet noir. Son cœur battait en lui. Elle était un galet noir parmi tant d’autres, là posé sur le sable.

 

Le galet noir attendait le retour de la marée. Un temps passa et la marée revint. Le galet fut rapidement immergé comme tous ceux qui se trouvaient là. Alors, une autre vie commençait, peuplée de créatures étranges et merveilleuses. Dans cet univers liquide, le galet noir flottait, balloté au gré des courants…

 

Puis, en une fraction de seconde, le temps prit une autre dimension, explosive et fantastique. Le galet noir était une comète, filant à la vitesse de la lumière à travers l’espace. Des mondes improbables défilaient de droite et de gauche. Le galet remontait vers les sources même du temps, vers le commencement de ce tout, vers le néant.

 

Arrivé aux confins du temps, il se consuma tel Icare lorsqu’il s’approcha du soleil brûlant !

 

*****************************

 

Quand elle se réveilla, Sylvie était allongée sur le sol de la cuisine. Une fois de plus, elle avait sombré dans son rêve…

 

Elle se revoyait enfant, ramassant


le galet noir sur la plage, avec sa maman.


Elle le regardait accroché, balançant,


au fond de la classe au bout de son ruban…


métronome immuable et troublant


de la vie qui s’écoule, implacablement !


 

Son galet perdu, qu’elle trouva jadis au fond d’une flaque et qui a la rentrée de ses neuf ans avait disparu, comme par enchantement. Alors parfois, quand le temps des rêves était venu, elle imaginait ce qu’il en était advenu.

 

Dans son rêve, elle inventait le voyage du galet noir…


son improbable périple au fil du temps !

 

Les-galets-9039.jpg


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LM 31/12/2010 21:29


c'est avec plaisir que je reviendrais lire tes derniers articles parès les fêtes !
en attendant je te souhaite une belle année http://livredesmutations.over-blog.com/article-2011-64055043.html
bien à toi, Laury.