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Eclatobulle

Les vents d’Ouest

11 Avril 2021 , Rédigé par Eclatobulle Publié dans #Essai

Temps 1

C’était la fin de l’automne. Un homme s’affairait au fond du jardin, une bèche à la main. Il creusait en silence la terre, alors qu’une brume humide et froide faisait dégouliner sur son visage de petites gouttes d’eau, qui se mêlait à sa sueur.

Lorsque deux trous furent creusés dans la terre à cinq mètres de distance, il installa un jeune peuplier, puis un deuxième. Voilà donc ce que faisait cet homme, en cette matinée pluvieuse de la fin d’automne : il plantait des peupliers, avec pour idée de les voir grandir rapidement afin qu’ils puissent, une fois arrivés à taille adulte, protéger sa maison des terribles vents d’ouest, qui soufflaient souvent en tempête dans cette contrée exposée.

Lorsqu’il eu fini son ouvrage, il cala sa bèche contre le grillage, recula de quelques pas et examina soigneusement la posture des arbres, qu’il voulait la plus droite possible. Son visage crispé si détendit. Il était satisfait du résultat. Il ramassa ses outils et regagna la maison, non sans adresser un sourire généreux à son épouse, qui le regardait rentrer dans l’appentis.

Les années passèrent et les deux peupliers grandirent aussi vite que l’homme l’avait espéré. Chaque année, ils protégeaient toujours un peu plus la maisonnette des coups de vents venant de l’ouest. Pour l’homme, c’était bien là l’essentiel et lorsqu’il les entendait bruisser, il savait que le vent forcissait.

Désormais, les deux peupliers mesuraient chacun trente-cinq mètres et remplissaient parfaitement la tâche qui leur avait été allouée.

Antarok et Antarik, car c’est ainsi qu’ils s’appelaient, étaient de fiers peupliers. Deux robustes arbres, que les tempêtes ne faisaient jamais trembler. Ils avaient grandi l’un à côté de l’autre, et ils s’aimaient comme deux frères. Antarok était un peuplier au caractère bien trempé. Il encourageait souvent Antarik, qui était plus timoré, quand les vents d’ouest se renforçaient : « Antarik, tiens ta ligne, reste droit, que les vents se déchaînent, nous ne plierons pas. »

Antarik lui répondait : « Antarok, nous sommes des peupliers, nous affrontons les vents en nous courbant, pour mieux leur résister ! »

« Balivernes ! » clamait Antarok. Et Antarik rassemblait alors tout son courage pour imiter Antarok et faire barrage aux bourrasques. Ils en affrontèrent des tempêtes ensemble. Mais Antarok et Antarik étaient solides et ils étaient animés d’une farouche volonté qui les poussaient à affronter les vents, sans faillir, en restant droits comme des « i », ce qui n’étaient vraiment pas courant pour des peupliers.

Ces deux-là formaient une drôle d’équipe, deux redoutables guerriers que les vents les plus violents n’avaient finalement jamais réussi à faire plier.

Temps 2

C’était un dimanche. Il était treize heures, en cette journée de janvier. Des nuages s’amoncelaient dans le ciel, toujours plus nombreux. Le vent se leva aussi et l’homme sortit de la maison pour vérifier que la porte de l’appentis était bien fermée. Une grosse tempête approchait, comme l’avait annoncé le bulletin météo du JT.

Antarok et Antarik le savaient aussi, d’instinct : le vent allait donc souffler, en ce dimanche après-midi. Antarok, comme à son habitude, taquinait Antarik. Il lui disait : « Alors mon Rik, c’est aujourd’hui que tu vas plier ? »

Antarik répondait qu’il n’en serait rien et qu’il tiendrait la ligne, vaille que vaille. Cette tempête qui arrivait, ils l’affronteraient ensemble, comme ils l’avaient toujours fait.

Il était 17 heures et le ciel était semblable à une mer démontée à présent. Les nuages sombres défilaient à grande vitesse et la pluie, sous l’action du vent, cinglait l’écorce de leurs troncs.

De violents coups de boutoirs s’abattaient sur les arbres, qui malgré tout, ne courbaient pas. Quelques petites branches mortes se brisaient dans leur ramure, pas de quoi s’affoler.

18 heures sonnèrent à la pendule du salon, dans la maison. L’homme s’approcha de la fenêtre et regarda le ciel. Il était inquiet. Le vent à présent sifflait au dehors et de petites branches jonchaient la pelouse du jardin, qu’il distinguait encore un peu. La nuit tombait.

Au loin, Antarok et Antarik virent de noirs nuages avancer. Ils étaient plus sombres qu’à l’accoutumée. Antarok, qui pouvait sentir Antarik s’inquiéter, leurs racines avec le temps s’étant entremêlées, l’harangua : « Mon Rik, reste fier, reste droit, ça va cogner ! N’ai nulle crainte, nous sommes forts et puissants, nous allons résister ! »

Antarik rassembla son courage et contracta ses fibres, jusqu’au sentir la sève se comprimer en lui comme jamais. La tempête gagnait en intensité, les vents d’ouest hurlant comme jamais dans les ramures. Les rafales se suivaient telles des vagues monstrueuses et Antarok criait à Antarik : « Garde ta ligne, affrontons les enfers ensemble ! ».

Mais Antarik était à bout de force et les vents d’ouest soufflaient maintenant à la fureur, dans un vacarme assourdissant. Il percevait à peine les encouragements d’Antarok.

C’est alors que la tempête libéra enfin toute sa violence et Antarik sentit que ses racines commençaient à s’arracher du sol. Il hurla en direction d’Antarok : « Mon Rok, écoute-moi ! Cette tempête-là, nous ne la vaincrons pas. Oui, tu peux plier et ainsi, nous résisterons ensemble ! »

Antarik lâcha la ligne et son tronc se courba. Sa ramure plia. Antarok, lui, restait droit, inébranlable, tandis qu’Antarik se courbait maintenant au rythme des rafales qui ne faiblissaient toujours pas.

Il était 19h13 quand la tempête déchira tout l’espace et que les vents les plus puissants s’abattirent sur Antarok…

Antarik entendit un terrible craquement et ce fut tout : Antarok était cassé en deux, là, juste à côté de lui. Il pouvait voir sa ramure plantée dans la pelouse, des éclats de bois partout et les cris d’Antarik qui restaient sans réponse…

Antarok était brisé net, une moitié gisant au sol, l’autre encore debout, mais sans vie. Antarik restait seul dans la tempête qui ravageait tout encore mais il tint bon, son tronc cintrant sous la violence des coups de la tempête.

Quand les vents se calmèrent enfin, il était tard dans la nuit. Antarik pleurait Antarok, son frère. Pourquoi ne l’avait-il pas écouté ? Quelle honte y avait-il à plier ?

Seule la vie comptait et il fallait tout faire pour la préserver.

Épilogue

Au petit matin, l’homme et la femme sortirent de la maison. Ils avaient bien sûr entendu le fracas de l’arbre qui s’était brisé la veille au soir. La femme se tourna vers son mari et lui dit : « Tu les as planté en même temps et pourtant, il y en avait un plus fragile que l’autre. Ça nous fera du bois pour l’hiver prochain, ma foi ! »

L’homme répondit : « Eh oui, et il me faudra en replanter un ! »

Moralité

Le combat n’est pas la seule façon de résister à l’adversité !

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