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Eclatobulle

Temps II : A vau-l’eau !

8 Novembre 2010 , Rédigé par livre.eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Essai

Bien que le temps soit immuable, il revêt différentes facettes. Le second chapitre d' “Il était une fois un galet...” aborde les caprices du temps, les aléas, les contre-temps...

 

Bonne lecture sur Eclatobulle.

 

Pour illustrer cet article, quelques photos prises lors d'une escapade parisienne, avec juste un galet noir en poche !


 

 

 

Temps II : A vau-l’eau !

 

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Comme à son habitude, Maria s’était levée tôt et elle s’était rapidement habillée, sans même prendre une douche. Elle avait faim. Elle prit son sac et les clés qui étaient sur la commode de l’entrée. Elle ferma la porte de la maison.


Une fois dehors, elle s’arrêta sur le pas de la porte et leva le nez au ciel. Le temps était nuageux, d’un gris presque uniforme. Elle était rentrée depuis deux jours à Puiseux Pontoise, une petite bourgade située à trente kilomètres au nord-ouest de Paris, rue du faisan doré. C’est là qu’elle vivait seule.

 

A quarante-trois ans, Maria était au chômage depuis... oh, cela faisait longtemps qu’elle avait arrêté de compter. De temps en temps, elle faisait des ménages, à droite à gauche. Heureusement, elle n’avait pas d’enfant, rien qu’elle a pensé. Et puis, elle touchait de RMI et deux ou trois autres aides sociales, ca lui suffisait. L’hiver, elle avait les bons pour les restos du cœur, c’était déjà ça en moins à penser.

 

15


Elle avança sur le trottoir et après quelques minutes, elle poussa la porte de la boulangerie. 


“Bonjour !” lança Maria à Sylvie, la femme du boulanger. Cette dernière était seule derrière le comptoir, en train de ranger des baguettes dans un panier en osier. Elle releva la tête et salua à son tour Maria.


“Bonjour Maria ! Toujours aussi matinale dis-moi !” Il était six heures trente deux. Elle se plaça face à elle et lui demanda ce qu’elle pouvait lui servir.


“Un petit rond coupé et une baguette s’il te plaît !” demanda Maria. Pendant que Sylvie coupait le pain, les deux femmes échangèrent quelques civilités sans importance. “Voilà, cela fera deux euros et trente centimes !”


Maria fouilla dans son sac et en sortit son porte-monnaie. Lorsqu’elle l’ouvrit, elle vit le petit galet noir qu’elle avait mis là quelques jours plus tôt... le galet trouvé dans le creux de la main de son père décédé ! Son regard se perdit dans le vague pendant quelques secondes et la tristesse s’empara à nouveau de son cœur.


Elle prit le galet noir entre ses doigts. Il était froid et lisse...


“Euh, Maria, je ne suis pas sûre que cela va faire l’affaire...” La boulangère regardait le galet noir avec un sourire sur les lèvres. Elle ajouta : “Même s’il est beau, je n’en tirerai pas grand-chose !”


Maria reprit ses esprits dans la seconde et fouilla parmi les pièces. Elle glissa le galet noir dans sa poche.

 

Elle sortit de la boulangerie et rentrait chez elle. En chemin, elle ne croisa personne... L’air était assez frais. Elle plongea sa main libre dans sa poche. Le galet était là, sa surface était glacée, mais très douce.


Soudain, une voiture tourna l’angle de la rue. Arrivée à la hauteur de Maria, la voiture ralentit et la vitre côté passager s’abaissa. Un homme d’une trentaine d’année était au volant.


“Excusez-moi Madame, je suis perdu là ! La rue Paul Doumer, c’est par où s’il vous plaît ?” Rue Paul Doumer... Il n’y avait pas de Rue Paul Doumer à Puiseux Pontoise. Maria s’approcha sur le bord du trottoir pour lui dire qu’il se trompait.


Quand soudain, une brusque tension sur son bras gauche déséquilibra Maria. Elle tenta de retenir son sac, mais elle tombait sur sol. Son épaule heurta violemment le trottoir et la voiture démarra en trombe. Déjà, le voleur disparaissait au coin de la rue.


Tout était allé si vite... la voiture, le voleur... “Au secours, au voleur !” cria-t-elle. Elle pleurait. Elle tenta de se relever, mais son épaule lui faisait terriblement mal. Ses cris et ses pleurs finirent par faire sortir quelques personnes des maisons proches. On vint à elle pour lui demander si ça aller. Elle était toujours au sol. On l’aida à se lever. On l’emmena au commissariat, afin qu’elle y déposa sa plainte.

 

*******************************


A présent, la rue du faisan doré était à nouveau calme, tranquille. Sur le trottoir, pas la moindre trace de ce qui venait de se passer. Pas une trace... pas tout à fait. Le petit galet noir était là. Lorsque Maria était tombée, le galet avait glissé de sa poche. Elle ne l’avait pas remarqué.


Le temps s’était finalement levé et le soleil perçait à travers les nuages maintenant. Deux jeunes filles parlaient du concert que Muse, un groupe de rock à la mode, avait donné deux jours plus tôt, à Paris. Elles marchaient d’un bon pas, rue du faisan doré. Elles allaient prendre le bus, qui les emmènerait au lycée. Le galet était à présent à quelques mètres, juste devant elles. Et comme le hasard fait parfois bien les choses, l’une d’elle remarqua sur le trottoir la petite pierre noire, qui était là seule. Elle la vit sans vraiment lui prêter attention. Un rayon de soleil éclaira le galet et sa surface noire se mit à étinceler.


La jeune fille s’arrêta et regarda le galet qui était à présent à ses pieds. Elle se baissa, le ramassa, le fit tourner devant ses yeux... c’était une jolie pierre, toute noire. Le temps qui passe semblait finalement donner des ailes à ce galet, qui allait ainsi, de mains en poches... La jeune fille aimait le noir. Elle en portait souvent. Son amie se retourna, la regarda jouer avec le galet noir entre ses doigts et dit : “Grouille-toi avec ce putain de caillou, on va rater le bus !”

 

La jeune fille lança un regard froid à sa copine, jeta le galet au loin et continua son chemin. Le galet noir tomba à plusieurs mètres de là, près d’une haie de charmes, au milieu de touffes d’herbes épaisses.

 

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De l’espoir en triste souvenir,


le temps s’était mis à courir


pour cette pierre tranquille.


C’est au pied de la charmille


qu’il s’arrêta finalement...


rue du faisan doré, si brutalement !

 

Le galet s’immobilisa ainsi, dans l’herbe tendre au pied d’une charmille et rien ni personne ne remarquerait désormais l’éclat fascinant de sa surface noire et lisse. L’après-midi, Maria était revenue sur le trottoir lorsqu’elle s’était aperçue qu’elle avait perdu le galet, qu’il n’était plus dans sa poche. Elle avait cherché un temps, sans succès... Pourtant, il n’était pas loin et chaque jour, alors qu’elle se rendrait à la boulangerie pour acheter du pain, elle passerait à côté de lui, sans le voir.


Le galet aurait-il voulu lui crier qu’il était là, sous son nez, qu’il suffisait qu’elle écarte l’herbe haute au pied de la charmille pour le retrouver ? Non, bien sûr car le galet noir n’était animé par aucune conscience propre et le temps n’avait aucune importance pour lui... le galet pouvait très bien rester là pendant un an, dix ans, cent ans, ce n’était qu’un galet noir, une pierre quelconque.


Malgré tout, un événement inattendu se produisit et le cours des choses se transforma. Maria était rentrée chez elle, le cœur rempli de tristesse car elle avait perdu le galet qui avait tant d’importance, souvenir immuable de son père disparu.


**************************


Dans la rue du faisan doré, un jeune chat noir fit son apparition au bout de la charmille. Il suivait une mouche, qu’il tentait y en vain d’attraper. Faisant de petits bons vifs, donnant de ci, de là de petits coups de pattes en l’air, il avançait. Il était à présent à quelques centimètres du galet noir.


Le petit chat perçut une odeur... il oublia la mouche qui l’agaçait. Il ferma les yeux et renifla l’air. L’odeur se faisait plus précise, là, non loin. Avançant doucement sur ses coussinets de velours, il approcha du galet. Il posa son petit museau humide sur la surface douce et froide de la pierre. Des odeurs humaines parcouraient toute sa surface et cela l’électrisa. Il donna un petit coup de patte sur la pierre qui bougea un peu... puis un second et un troisième. Le petit chat noir joua ainsi au chat et à la souris avec le joli galet noir pendant un temps. Il sauta dessus à pattes jointes, le galet bondit dans l’air et retomba sur le bord du trottoir. Le petit chat noir s’amusa encore un moment. La pierre crissait sur le bitume du trottoir, puis il se lassa. Peut-être avait-il faim ? Avait-il trouvé un autre jeu ? Il laissa bientôt le galet noir et continua son chemin.

 

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Le galet était à nouveau sur le trottoir... était-ce un hasard ? C’était la fin de la journée.


*************************


Non loin de là, un bus s’arrêta et une jeune fille habillée en noir descendit. Elle glissa la main dans sa poche et sortit un téléphone portable. Elle pianota quelques mots, appuya sur envoi et remit son téléphone dans sa poche. Elle ramassa son sac, le jeta sur son épaule et se mit à marcher. Elle remontait la rue du faisan doré. Le soleil perçait les nuages et elle pensa à sa journée et à ce que lui avait dit Jules.


“Trop con avec ses grosses allusions, trop relou... Au début, il était gentil... mais là, si il pensait qu’elle ne voyait pas où il voulait en venir !” Elle décida de lui mettre bien la honte le lendemain devant tous ses potes, il l’avait largement mérité.


Elle en était là, perdue dans ses pensées étriquées d’adolescente lorsqu’elle remarqua le galet noir sur le trottoir. Ce galet qu’elle avait jeté au loin le matin même... elle s’arrêta, se baissa et le ramassa. Elle le fit à nouveau tourner entre ses doigts. C’était une jolie pierre noire et sa surface brillait délicatement. Elle le fourra dans sa poche et en tombant dedans, le galet griffa un peu plus l’écran du portable de la jeune fille.


Le galet fut ainsi balloté pendant dix minutes. La jeune fille rentra chez elle. Elle posa son sac dans l’entrée, au pied de l’escalier et ôta sa veste. Le galet resta là toute la nuit. Le lendemain, la jeune fille se prépara comme tous les jours. Au moment de partir, elle enfila sa veste, prit son sac, récupéra son portable, le glissa dans sa poche qui cogna sur la galet en tombant. Elle sortit de la maison pour aller prendre son bus.


Comme elle l’avait pensé la veille, elle infligea à Jules une sévère mise au point devant tous ses potes et le jeune garçon s’était quasiment sauvé, ne sachant que répondre car en fin de compte, il l’aimait... pas elle !


*******************


L’incident était clos. Camille se dirigea vers la salle de math où elle avait cours ce matin. Jules était là, bien sûr, penaud. Lui et Camille étaient dans la même classe. Quatre autres personnes attendaient le long du mur et ils ne se parlèrent pas. La sonnerie retentit, le prof arriva et tous les élèves entrèrent dans la classe. Camille s’installa et fouilla dans sa poche à la recherche de son portable pour l’éteindre. C’était devenu un rituel pour tous les élèves car avec Monsieur Pruvost, il ne fallait pas commettre d’impair. Elle replaça le portable dans sa poche. Le galet était là. Elle sentit sa douce froideur contre ses doigts. Elle le prit, le regarda un instant puis le posa dans sa trousse. C’est là qu’elle le mettrait, décida-t-elle !


Camille détestait les maths et le prof était un malade. “Fallait vraiment être ravagé pour enseigner des trucs pareils à des ados ! En plus, il était super mal fringué, avec son pull en polaire beige, trop miteux ce type !”


La sonnerie annonça la récréation. Camille fut parmi les premières à sortir de classe, pressée d’aller aux toilettes car elle devait faire pipi.


Jules, quant à lui, traîna dans la salle, faisant semblant d’écrire une équation sur son cahier. Il attendait... quand le dernier élève fut sorti, il se leva et dirigea vers la place de Camille. Il inspecta les affaires qui se trouvaient là. Il remarqua immédiatement une petite pierre noire, dans sa trousse. Sa forme était étrange et c’était la première fois qu’il la voyait dans la trousse de Camille. Il la prit dans sa main et la regarda. Puis il repensa à l’humiliation qu’il avait subi le matin même. Elle lui en avait mis plein la tête et la colère grondait en lui. Il referma rageusement les doigts sur la pierre noire, qui appartenait à Camille et la glissa dans son blouson. “Enfin, il avait quelque chose qui lui appartenait, à elle ! A tous les coups, c’était un objet fétiche... Oui, son porte-bonheur peut-être !” imagina-t-il. Le galet prit immédiatement dans l’esprit du garçon la valeur que porte aux choses de l’autre le cœur d’un amoureux éconduit.


Le temps de la vénération était venu et le galet noir de Camille vint rejoindre le post-it qu'elle avait un jour déposé sur le sac de Jules et sur lequel il était écrit : “Ce soir, si tu veux on peut chater sur msn, j’ai un peu de temps ! Camille” C’était il y a longtemps maintenant, ils ne se connaissaient qu’à peine alors...


Enfermé dans une petite boîte de fer blanc, le galet noir resta là pour un temps...

 

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LM 11/11/2010 13:28


un essai génial, j'adore, ta façon de "cadrer" les situations si tu comprends ce que je veux dire par là...

et tes photos pour illustrer et la pause au milieu avec phrase comme une citation....
quel talent !!!
merci


livre.eclatobulle.over-blog.com 11/11/2010 13:32



Oui, effectivement Laury, j'aime enchaîner les “cadres”. Alors, peut-être je me trompe, mais je trouve que cela donne du rythme à la lecture du texte. des petites histoires, dans l'histoire, je
m'amuse bien avec cela :-) Merci pour tes commentaires, cela me touche. FRED