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Eclatobulle

Le pont de Flines

6 Août 2010 , Rédigé par eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Sentiments

Pour cette publication, pas de photo ni d'illustration...

Il suffit juste d'imaginer la lumière, les couleurs et les odeurs d'une campagne où il fait bon se perdre... pour mieux s'y retrouver, à moins que ce ne soit pour mieux s'y trouver !

 

Bonne lecture

 


Michel devait avoir huit ans la première fois où il avait escaladé le mur de pierres qui clôturait le fond du jardin. C’était en été, pendant les grandes vacances. Il s’en souvenait bien. Ce jour-là, la montagne de cailloux mal entretenue, par endroits fissurée, avait cessé de lui résister. Il avait brisé l’interdit. Ce dernier avait volé en éclats, sans même avoir lutté. Un sentiment de joie emplissait son cœur, il se sentait libre d’aller...

 

En mettant les pieds et les mains dans les trous du mur, il avait grimpé. Une fois en haut, il s’était suspendu dans le vide de l’autre côté et il s’était laissé tombé. Heureusement que sa mère ne l’avait pas vu, il se serait fait disputer...

 

“Ca y est !” s’était-il dit “Je suis passé !” Derrière ce mur, il y avait là un nouvel univers à explorer, un espace inconnu, avec des herbes hautes, des buissons d’épines, des orties et des arbres fruitiers sur lesquels des abricots, des pêches et des mirabelles attendaient. Il en raffolait tant.

 

Michel avait avancé. Il n’était pas très grand et il disparaissait presque complètement dans cette herbe qui grattait les mollets et les bras. Il y avait là d’immenses bouquets d’orties qui dardaient leurs feuilles urticantes et que le vent imprévisible rabattait toujours plus près de lui. Il en avait un peu peur, mais il s’efforçait de les contourner, de ne pas trop s’en approcher...

 

Après une marche un peu forcée, à se frayer un chemin dans ces herbes, Michel était arrivé au pied d’un prunier. La végétation y était moins dense et il avait plus de facilités pour marcher. Les premières branches du prunier étaient assez basses et il était monté pour y cueillir les fruits qu’il convoitait. Les prunes étaient bien mûres, bien juteuses. “Hum, un délice !” s’était-il dit. Des guêpes bourdonnaient tout autour de lui. Il se régalait de ces prunes gorgées de sucre, il se léchait les doigts. Elles étaient délicieuses. En quelques minutes, il en avait avalé plus qu’il n’en pouvait. Michel est resté là, à profiter. Le temps s’était arrêté... Non ! Le soleil continuait sa course lente dans le ciel.

 

Bientôt, il serait l’heure de rentrer, mais pas encore... Il était monté plus haut dans l’arbre, pour voir jusqu’où sa vue porterait.

 

Là-bas, entre les feuilles, il voyait la palissade et derrière, la maison. Sur la droite s’étendait une pâture. Il n’en voyait pas la fin. Il n’y avait plus un seul arbre, rien que des herbes hautes, dans lesquelles il allait pouvoir s’amuser, une autre fois...

 

A sa gauche, il y avait la maison des Morand. Monsieur Morand lui faisait peur. C’était l’instituteur et il grondait fort. Ca l’avait toujours terrorisé. Surtout que Michel ne travaillait pas bien. Parfois, il disait de Michel qu’il était un âne, comme son père. Son père et Monsieur Morand se haïssaient. Furieux, Michel répondait au maître : “Non, jamais !”

 

N’empêche qu’à l’école, Monsieur Morand le punissait souvent ! Mais à la fin des cours, comme pour se faire pardonner malgré tout, il s’approchait de lui et lui disait tout bas, pour que ses camarades n’entendissent pas : “ Je sais mon garçon, je me suis emporté !” Et il passait sa main dans ses cheveux mal coiffés. Michel déguerpissait sans demander son reste.

 

Du haut de son prunier, il voyait loin et après la maison des Morand, il y avait un grand terrain vide, bordé par un chemin de terre. Et plus loin encore, au-delà d'un rideau de peupliers, il y avait le canal...

 

En quelques jours, Michel avait arpenté tout le terrain derrière le mur. Il avait passé du temps dans les arbres à y manger les fruits. Les semaines défilaient et la saison des fruits était terminée. De nouvelles aventures s’offriraient à lui, mais pour cela, il allait lui falloir avancer.

 

C’est ce qu’il fit un jour. Il avait avancé tout droit à travers les herbes grillées de la fin de l’été. En quelques minutes, il était arrivé aux abords du chemin du halage, qui longeait le canal. Il avait franchi le fossé et il s’était retrouvé sur le sentier. Il avait plu et il y avait des flaques un peu partout. Michel avançait sur le chemin en zigzaguant entre les petites mares d’eau boueuse. C’était amusant, il n’en voyait pas le fond. Il imaginait qu’en tombant dedans, il disparaîtrait tout entier dans ce gouffre sans fond.

 

Il avait continué à marcher car il était décidé à pousser au plus loin son exploration des environs. Il découvrait le monde qui l’entourait. C’était merveilleux, il se sentait en danger, il avait peur de croiser quelqu’un. Il imaginait que ce quelqu’un dirait à ses parents qu’il s’aventurait dans des endroits interdits, où seuls les adultes avaient le droit d’aller. Il se ferait gronder...

 

A bien y réfléchir aujourd’hui, Michel n’était pas si loin de la vérité. C’était un mercredi. Juste avant de retomber de l’autre côté du mur, il avait vu sa mère derrière lui. Peut-être ses excursions vers le fond du jardin avaient-elles fini par l’intriguer... Toujours était-il que lorsqu’elle le vit juché tout là-haut, elle écarquilla en grand ses yeux verts et lui cria :

 

“Michel, reviens ici toute de suite ! Tu seras puni si tu n’obéis pas et je le dirai à ton père. Tu sais ce qui t’attends mon garçon...” Oh oui, il savait, il y avait comme un avant-goût de martinet dans l’air. Et c’est lui qui allait en faire les frais ! Au retour de son père, sa mère lui avait tout raconté...

 

Et ce jour-là, effectivement, son père s’était particulièrement bien lâché. Dans son œil sombre de colère froide, Michel devinait le plaisir sadique que cela lui procurait. Il n’avait pas pour autant pleuré. Comme à son habitude, il avait serré les dents et il avait compté... Un coup, deux coups, trois, quatre... neuf, dix ! Et comme il l’avait bien mérité, il lui en flanqua un onzième, juste au bas des reins... “Ca t’apprendra, mon salopard !” lui avait-il lancé.

 

A chaque fois que son père le battait, sa mère pleurait. Peut-être pour se sentir moins coupable de laisser faire ces atrocités... de toute manière, elle aussi régulièrement s’en prenait, du martinet. Des coups de poings dans le ventre et des gifles aussi, qui lui ensanglantaient le coin des lèvres. Il lui criait souvent dans ces moments là : “Tu n’es rien sans moi, espèce de garce ! Tu vas voir tout à l’heure quand le petit sera couché, tu me suppliera de continuer, hein, tu aimes ça quand tu es allongée !”

 

Michel avait haï très tôt son père, pour tout ce qu’il représentait. Voilà pourquoi lorsque le Maître disait qu’il était “comme son père”, cela le faisait hurler. Il aurait préféré mourir plutôt que de lui ressembler... Il était faible, et cette faiblesse le poussait à régner par la force sur sa femme et son petit garçon. Seules quelques personnes au village étaient au courant, mais ces mêmes personnes ne faisaient rien. C’était comme ça au village. Quand on appelait le médecin en urgence, lorsque sa mère avait perdu connaissance sous ses coups, c’était à peine si on lui disait de se calmer. Autant dire qu’il se sentait encouragé, presque !

 

A l’époque, les services sociaux, ca n’existait pas et ce genre d’histoire, cela se réglait en famille, derrière les portes de la maison, à huis clos. Et la sentence tombait régulièrement !

 

Très jeune, Michel avait donc compris qu’il ne pourrait compter que sur lui-même pour vivre ses rêves et surtout exister...

 

Heureusement, il arrivait encore et toujours à s’évader. Il avançait... le long du canal. Il allait toujours plus loin. Jusqu’au jour où il le vit : là-bas, il y avait le pont. C’était le pont de Flines. Ce n’était rien d’autre qu’un vieux pont, assez abîmé, peint en vert avec des traces de rouilles un peu partout sur le tablier.

 

C’était le matin et Michel était décidé à aller jusqu’au pont, pour le voir de plus près. Peut-être avec la secrète envie de le traverser, pour aller de l’autre côté du canal, sur l’autre rive, celle de la liberté. C’est en tout cas ce qu’il pensait. Un jour, oui, il traverserait le pont de Flines. Ses parents l’avaient toujours interdit, c’est bien pour ca qu’il avait envie d’y aller...

 

Sur l’autre rive, on ne pourrait plus le battre, plus l’insulter, plus l’atteindre : il serait enfin protégé ! Il en était sûr.

 

Et puis, de l’autre côté du pont, il y avait Corine. C’est là qu’elle habitait, rive gauche, avec ses parents. D’aussi loin que remontaient ses souvenirs, Corine avait toujours fait battre son cœur. Il aimait être avec elle. Elle avait toujours été dans sa classe. A l’école primaire, puis au collège. Ils s’aimaient bien. A la récré, ils passaient souvent du temps ensemble à papoter de tout et de rien. Grâce à elle, Michel oubliait son quotidien gris foncé, les jours où il n’était pas noir !

 

Michel était monté sur le pont de Flines ce mercredi là. Il avait alors quatorze ans. Mais il ne l’avait pas traversé, il n’avait pas osé. Il était resté là, au bord et il avait regardé au loin la route qui menait à la maison de Corine. Il aurait voulu y aller. Une autre fois peut-être, il reviendrait !

 

Deux semaines plus tard, Michel avait pris son courage à deux mains et franchissait le pont de Flines. Il avait enfin conquis sa terre de liberté. Là, sur cette rive des possibles, il allait bâtir ses rêves. C’est là qu’il a su ce qu’il voulait. Jour après jour, mois après mois, sur l’autre rive, il a commencé à aimer.

 

Un matin de mai, Michel avait donné rendez-vous à Corine sur le pont de Flines. Lorsqu’il était arrivé, elle était déjà là, au milieu du pont, à regarder l’eau qui coulait paisiblement au-dessous. Elle était belle et lorsqu’elle le vit, son sourire lui serra le cœur. Il l’aimait, mais...

 

C’était ce jour-là, se souvint-il, qu’il avait posé sur les lèvres de Corine, infiniment délicatement, un premier baiser doux comme un pétale de rose. Ils ne s’étaient pas parlés. Michel était adolescent et un premier amour était en train de naître dans son cœur. La vie lui semblait belle et le pont de Flines marquait la limite entre l’enfer et son paradis. Toujours, c’était sur l’autre rive... La terre des possibles, c’était ainsi qu’il l’appelait. Corine et Michel s’étaient souvent retrouvés sur le pont, jusqu’au jour où...

 

********************

 

Alors qu’il retournait à la maison, Michel remarqua que son père était déjà là. D’habitude, il ne rentrait pas aussi tôt. Sa mère, elle, n’était pas là. Quand son père le vit, il lui lança un mauvais regard et lui demanda : “Où est-ce que tu étais encore passé ?” “Du côté du pont ? Dis-moi la vérité, je t’ai vu ! Qu’est-ce que tu foutais là-bas, petit con !”

 

Un orage s’annonçait, il ne répondit pas et baissa la tête. Parfois, cela marchait... Pas ce soir visiblement car du coin de l’œil, il le vit se lever et venir en deux pas à ses côtés. Son père le saisit par le bras et sortit le martinet qu’il avait dissimulé au dos dans sa ceinture.

 

La terreur allait commencer... Quand il ajouta : “Et c’est qui cette petite pute ?”, tout en le secouant !

 

Sans s’en rendre compte, le père de Michel venait de franchir la ligne rouge et le jeune garçon de quatorze ans qu’était Michel se métamorphosa en une fraction de seconde. Sans même s’en rendre compte, ses poings s’étaient refermés et son corps fut parcouru d’un étrange tremblement...

 

Une terrible colère était en train de monter en lui. Son père la remarqua et lui lâcha : “Quoi, petit merdeux, tu veux te battre ? Ah oui, tu fais le joli cœur pour cette petite trainée... La fille Deraignaucourt, c’est ça ? Allez viens, je vais te montrer qui est le maître ici...”

 

Lorsqu’il perdit l’équilibre, c’est sa tête qui tapa le rebord de la table en chêne. Un bruit sourd, suivit d’un petit craquement. Rien de plus, sembla-t-il à Michel, mais ses souvenirs étaient incertains... Il était hors de lui. Il avait appelé Corine “Petite pute... trainée” Michel s’était débattu, son père était tombé...

 

Michel avait appelé la gendarmerie, pas les pompiers. Son père était mort... En fait, c’est lui qui l’a achevé. Au sol, après la chute, il n’était que groggy. Quand Michel lui a enfoncé la lame de son couteau dans la gorge, c’est là qu’il a cessé d’exister, cette ordure, cette pourriture. Il le haïssait.

 

Ca fait drôle de tuer son père à quatorze ans, surtout de sang-froid comme il l’avait fait. Mais ce qui lui a fait le plus bizarre, lorsqu’il y repensait, c’est quand sa mère était venue le voir à la gendarmerie. Il avait tout de suite vu dans ses yeux la haine... Elle le gifla, encore et encore et lui cracha au visage, en l’insultant de meurtrier...

 

Ce jour là, Michel a compris que malgré les coups reçus, cette femme qui l’avait mise au monde aimait cette brute. Il avait surtout compris que désormais il serait seul car sa mère venait de jurer sur son âme que jamais il ne remettrait les pieds dans la maison de Flines ! Michel était un meurtrier de quatorze ans, sa mère ne voulait plus de lui... Sa vie venait de basculer.

 

Au tribunal, comme Michel était mineur, il n’a pas été jugé pour ce qu’il avait fait. Il a été placé à soixante kilomètres de là, dans un foyer surveillé. Il n’avait pas le droit de sortir et la nuit, sa chambre était fermée à clé. Il y avait des barreaux aux fenêtres. Les journées étaient rythmées par les corvées, un semblant d’instruction et les brimades des surveillants.

 

Les brimades, tout le monde y passait et il fallait bien reconnaître que les surveillants ne se privaient pas. Le pire, c’était l’hiver. Son premier hiver au foyer fut un enfer. Parfois, à trois heures du matin, ils le réveillaient et l’obligeaient à faire des tours de cour, dans la boue et l’herbe mouillée. Pendant ce temps là, un autre surveillant dévastait sa chambre, renversant tout... A son retour, plus rien ne tenait, plus de lit, les affaires du placard étaient éparpillées, et il fallait tout rangé !

 

Michel avait haïs mon père ! Désormais, il haïssait les hommes. Il aimait Corine. Seulement, il ne la reverrait jamais. Il le savait. Elle était à Flines et lui était enfermé là... à moins de se sauver, de s’enfuir... et même comme ca, une fois dehors, de quoi pourrait-il bien vivre ! Qu’avait-il à lui offrir, rien si ce n’est un amour d’adolescent et une vie gâchée...

 

Avec le temps, Michel a essayé de l’oublier. Elle aussi, se disait-il pour se donner du courage. C’était sans doute mieux comme ça... Ils s’écrivaient. Au début chaque semaine, plusieurs fois. Il lui écrivait des poèmes, surtout, il ne se plaignait jamais. Les lettres de Michel étaient assez courtes, celles Corine faisaient toujours plusieurs pages. En quelques mois, il en avait un cahier. Puis avec le temps, les lettres ont commencé à s’espacer… Corine l’avait oublié.

 

Au foyer, malgré tout, on lui a appris un métier. Et un jour, Michel est sorti pour travailler dans la ville voisine. Il était alors menuisier. C’était un métier qu’il aimait. C’est sûr, il ne gagnait pas des mille et des cent, mais cela lui permettait de vivre, de louer un petit meublé sans cachet. Il était malgré tout très fonctionnel et cela lui suffisait largement. Cela faisait quatre ans que Corine n’avait pas écrit...

 

********************

 

Corine était une petite fille réservée, plutôt timide et elle avait horreur de rester seule dans le noir. C’était ce qu’elle était précisément en train de se dire au moment où la porte s’ouvrit et que sa maman apparut pour lui apporter son verre de lait, comme tous les soirs. Corine aimait beaucoup ce rendez-vous avec sa mère. C’était son rituel du soir. Sa maman s’installait alors confortablement contre la tête du lit et Corine s’adossait à son tour à elle. Alors, Corine commençait à boire son lait... Après quelques minutes, son petit cœur commençait à battre plus doucement... elle s’endormait.

 

Une fois endormie, la maman de Corine la déplaçait délicatement, posait sa tête sur l’oreiller et rabattait le drap sur la petite qui sommeillait.

 

Ensuite, la maman de Corine déposait un dernier baiser sur son front, puis s’en allait. C’était comme ça tous les soirs. Il était très rare en effet que ce rituel vint à être chamboulé. La vie de Corine était douce et s’écoulait paisiblement, entourée qu’elle était par l’amour de sa mère et de son père.

 

Le papa de Corine était architecte. Il travaillait et voyageait beaucoup, mais dès qu’il était à la maison, il passait le plus clair de son temps à jouer avec elle. A chaque fois, il inventait de nouveaux jeux et elle s’y laissait prendre, l’accompagnant toujours dans ses voyages imaginaires, peuplés de créatures incroyables et d’aventures palpitantes.

 

Corine était alors une jolie princesse ou une libellule, cela dépendait... Souvent, son père était un courageux chevalier qui venait, après mille péripéties, la délivrer des griffes d’affreux dragons crachant des flammes vertes ou rouges... Le danger n’était jamais loin, c’est vrai... elle criait, elle hurlait et courrait en se jetant au cou de son père en l’implorant de la protéger... elle riait ! C’était drôle...

 

Elle aimait tant ses parents. Bien souvent, à l’école elle pensait à eux. Elle avait toujours beaucoup pleuré le matin, au moment où maman la déposait pour la journée.

 

********************

 

Curieusement, ce matin de septembre, le troisième jour de la rentrée de ses six ans, Corine n’avait pas pleuré. Elle ne ressentait plus cet étrange sentiment d’être abandonné par ceux qui l’aimaient !

 

Non, ce matin, rien n’était comme avant. Corine avait embrassé sa maman et s’était dirigée vers la table d’activité qui se trouvait à sa gauche. Là, un petit garçon jouait en silence avec des cubes qu’il empilait étrangement les uns sur les autres. Leur équilibre semblait précaire et pourtant, tout tenait ensemble. C’était Michel, son voisin de bureau, en classe.

 

Corine avait fait sa connaissance deux jours plus tôt et immédiatement, elle avait été émerveillée par la douceur de son regard... le même que celui de sa mère. Immédiatement, Corine l’avait bien aimé. Elle se sentait en sécurité et surtout, elle n’était plus seule. Michel parlait peu, il l’écoutait. En classe, ils s’échangeaient en silence leurs crayons. D’un simple regard, ils se comprenaient. Des sourires complices naissaient alors discrètement aux coins de leurs lèvres. Mais chut, c’était leur secret...

 

En grandissant, une très grande complicité avait fini par exister entre eux. Souvent, leurs camarades se moquaient. Miche était calme, il laissait dire. Corine lui parlait souvent de ses jeux avec son père, de ses facéties. Michel écoutait en silence, comme subjugué. En fin de compte, c’était souvent elle qui parlait, elle ne savait que peu de choses de lui. Il lui expliquait simplement qu’il aimait à se balader autour de chez lui, dans les pâtures, qu’il s’y sentait bien, en liberté. Il lui parlait des fleurs et des arbres, des oiseaux aussi, il les connaissait tous !

 

Le hasard, la chance, le destin... quoi que cela fut, Corine et Michel avaient toujours été dans la même classe. Ce fut une grande surprise et un soulagement pour elle lorsque, le jour de la rentrée au collège, elle découvrit qu’ils seraient à nouveau ensemble... La vie semblait vouloir les rapprocher, se disait-elle et en fin ce compte, pourquoi irait-elle contre la volonté de sa destinée...

 

Michel lui plaisait, il était doux, très attentif à ce qu’elle pensait. Il avait du caractère, un bon caractère, optimiste et motivé. Elle se demandait souvent d’où lui venait cette force intérieure, cette volonté veloutée qu’elle lisait dans ses yeux... peut-être de son père, qu’elle n’avait jamais eu le plaisir de rencontrer. Si Michel était si bien, c’est que son père devait aussi beaucoup l’aimer.

 

Corine ne questionnait pas souvent Michel sur ses parents. D’ailleurs, lui non plus... Pas besoin pensa-t-elle : “je lui dis tout !”. C’est vrai, Corine lui racontait si souvent ce qui se passait chez elle, les week-ends pyjamas, les balades en poney, les vacances à la mer, chez Taty Sophia, les voyages de son père, les activités de sa mère... Oui, Michel savait tout, jusqu’à l’amour infini qu’elle leur portait !

 

Un matin de mars, alors que Corine s’approchait de Michel pour lui faire la bise. Ils avaient alors quatorze ans. Elle remarqua une expression inhabituelle dans son regard. Il avait l’air gêné. C’était bien la première se dit-elle que cela arrivait. Pour ne pas le mettre plus mal à l’aise, elle fit comme si de rien n’était et elle lui parla de sa soirée de la veille. Elle avait failli casser un plat en le posant dans l’évier et elle avait enfin fini de lire Bel Ami, de Maupassant. Elle avait détesté ! Les histoires de jeunes provinciaux qui montaient à la capitale pour faire fortune, ca la dégoutait. Mais bon, il s’agissait d’une lecture imposée par la prof de français, impossible donc d’y échapper.

 

Corine allait enchaîner sur un autre sujet lorsqu’elle s’arrêta tout net. Michel venait de lui prendre la main et se mit à parler un peu vite. Un peu vite oui, mais Corine comprit tout de ce qu’il était en train de lui demander. Il lui proposait un rendez-vous l’après-midi même sur le pont de Flines, pour papoter.

 

Elle le taquina, bien sûr ! “ Papoter de quoi ? On papote là, de quoi est-ce que tu veux papoter sur le pont ?” lui avait-elle rétorqué avec un sourire entendu au coin des lèvres, pour aussitôt ajouter : “A seize heures pas avant, je dois aider Maman ! Papa n’est pas là et elle a besoin de moi pour ranger le grenier ! J’ai promis !”

 

Elle était heureuse car Michel avait enfin fait un pas vers elle. Elle décida immédiatement de s’y rendre un peu avant, ca l’encouragerait, espérait-elle.

 

Cet après-midi là, Corine ne l’oublierait jamais. Comme elle l’avait projeté, elle se rendit sur le pont de Flines un peu plus tôt. Elle avait attendu patiemment l’arrivée de Michel. Elle s’était amusée à regarder les nuages se déformer dans les méandres doux de la Scarpe qui passait sous ses pieds.

 

Seize heures allaient bientôt sonner et Michel apparut non loin sur le chemin de halage qui longeait le canal. Elle le regarda approcher et lui fit un sourire. Puis pouffa de rire lorsqu’il buta contre un montant métallique qui dépassait à l’angle du pont. Visiblement, il ne l’avait pas vu et elle l’entendit jurer.

 

Elle se dirigea en courant vers lui pour voir s’il était blessé. Non, rien de grave, il s’était juste cogné. Elle s’approcha de lui et lui demanda s’il allait bien. Michel lui affirma que cela n’était rien, qu’il en avait vu d’autres, bien sûr, puis il s’était arrêté de parler.

 

Un temps passa. Michel s’approcha. Plus besoin de mots, le temps s’était arrêté. Corine ferma les yeux et attendit les lèvres de Michel. Une envie d’infini inonda son être, c’était son premier baiser.

 

Corine retrouva souvent Michel sur le pont de Flines. C’était en quelque sorte le point de départ de leur histoire, c’était donc de là qu’à chaque fois, ils partaient ensemble pour aller se balader, pour flirter. C’est là qu’elle lui fit promettre de revenir tous les ans, pour ne jamais oublier leur premier baiser. Corine était si romantique...

 

********************

 

C’était la fin de l’après-midi et Corine et Michel avaient passé un long moment à discuter au pied du pont, tout en regardant l’eau qui lentement s’écoulait. Comme à chaque fois, ils s’étaient inventés un monde à eux, ils étaient longuement revenus sur l’attitude d’Antoine, un garçon prétentieux qui se la jouait en classe. Corine, comme à son habitude, avait raconté sa soirée à Michel qui avait patiemment écouté. Parfois, elle se demandait si cela l’intéressait vraiment, puis elle oubliait...

 

Corine partait le soir même en week-end à la mer avec ses parents. Son père venait d’acheter une toute nouvelle voiture et il lui tardait de faire des kilomètres avec... Corine eut des mots tendres cette après-midi là pour Michel, sachant qu’il allait beaucoup lui manquait. Ils se quittèrent en se serrant très fort dans les bras et par un dernier baiser...

 

Ce fut effectivement leur dernier baiser, repensa Corine !

 

Ensuite, il y avait eu le meurtre et Michel qui était enfermé. Corine passait des heures à rédiger ses lettres pour lui. Même loin de lui, elle ne voulait rien changer. Elle lui parlait de son quotidien et faisait comme si de rien n’était. Elle ne savait pas combien de temps Michel allait être enfermé. Les mois laissèrent la place aux années et le temps fit lentement son œuvre. Corine pensait moins à Michel et elle oubliait même parfois de lui écrire.

 

Dès années après, elle apprit que Michel était sorti de son foyer et qu’il travaillait. Corine, elle, s’était mariée depuis deux ans et elle et son mari attendait la naissance de leur premier enfant. Un petit garçon, qu’ils prénommeraient Pierre, comme le père du mari de Corine. C’était une tradition désuète qu’il fallait respecté, lui avait-on dit.

 

Toutefois, Corine n’avait pas oublié sa promesse faite à Michel, son premier amour et une fois par an, elle se rendait sur le pont de Flines, à la date anniversaire de leur premier baiser.

 

********************

 

Epilogue

 

Je me suis rendu une dernière fois, sur le pont de Flines, il y a quelques mois. C’est ce que nous nous étions promis, Corine et moi... C’était le matin d'une journée de mai sans soleil avec un ciel plombé, gris et bas. Ce jour-là, il y avait un petit vent froid qui piquait les lèvres et enflammait les joues... en plus, j’avais un bouton de fièvre, ca me faisait mal. Je n’étais pas assez couvert et je crois même que j’ai pris froid !

 

Ce n’était pas important... L’important, c’est qu’une dernière fois, j’allais traverser le pont de Flines. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai longuement inspiré et j’ai osé : Lorsque je suis arrivé devant le pont, il y avait déjà quelqu’un qui regardait l’eau s’écouler doucement. Il y avait un peu de brouillard, je ne distinguais pas son visage. J’ai éteint le moteur de ma mobylette et je l’ai posé sur la béquille, sur le bord de la route.

 

J’ai avancé vers le pont, pour le traverser. Des souvenirs envahirent mon esprit, j’avais vingt ans de moins. Je revoyais Corine, le jour de notre premier baiser... J'en fus troublé.

 

La personne qui se trouvait là tourna alors son visage vers moi... je suis resté là, comme figé à la regarder. Un sourire naquit sur les lèvres de la jeune femme lorsqu’elle me vit. Puis elle détourna ses yeux perles et lança :

 

“Aïe, c’est pas vrai ça ! Grand dieu... Michel, ca va ?”

 

Derrière moi, un jeune homme jura au moment où il buta sur le montant métallique qui dépassait à l’angle du pont. La jeune fille courut vers lui...

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Marc de Metz 15/08/2010 16:05


C’est sous ce texte que j’ai lu avec plaisir, que je passe te déposer ce message.

Bonjour. Je vais accueillir « officiellement » demain matin ton blog, dans un article que je publierai car il est prêt. Pour l’écrire, je me suis servi d’éléments trouvés sur ton blog. Aujourd’hui,
je viens de l’accepter avec plaisir, parmi ceux des Architectes d’intercoeurs. J’ai rajouté dès maintenant sa bannière dans la galerie des Architectes d’intercoeurs. Celle-ci est accessible en
permanence au début de mon blog dans le module « Rencontrer les Architectes d’intercoeurs ». J’ai tenté de présenter ton blog amicalement et d’une façon attractive. Je te souhaite la bienvenue en
te remerciant d’avoir souhaité nous rejoindre parmi les belles personnalités et les beaux talents que tu connais peut-être déjà ou que tu découvriras, si tu le désires. La solidarité est une valeur
partagée par beaucoup d’entre nous. Je suis heureux que tu nous rejoignes. Je te souhaite une très belle fin de cette journée. Je ne peux que te proposer de ne pas hésiter toi aussi à aller à la
rencontre des Architectes d’intercoeurs. @mitié, Marc de Metz.

J’ai été absent quelques jours, ceci explique ce délai (trop long) avant que je réponde à ta demande de nous rejoindre.