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Eclatobulle

Papa m’a dit...

6 Septembre 2010 , Rédigé par eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Moments de vie


Un moment de vie, saisi sur le vif dans un train entre Strasbourg et Paris, comme il s'en passe parfois, souvent, toujours...

 

Bonne lecture

 


“Maman, il arrive quand le train à Paris ?” demanda Léa pour la troisième fois en l’espace de cinq minutes.

Claire n’était pas patiente. “ Tu sais Léa, on vient juste de quitter la gare, donc il reste encore à peu près deux heures. Ca va passer vite, tu veux ta DS ? Ca t’occupera.”

 

“Non !” répondit Léa. “Je ne veux pas la DS car Papa m’a dit que je jouais trop et que ca allait rendre mon cerveau tout mou comme le tien !”

 

“Sympa, il est charmant ton père !” répliqua sèchement Claire.

 

Léa grimpa à genoux sur le siège et regarda un instant par la fenêtre. A présent, le paysage commençait à défiler plus rapidement. Le train sortait de l’agglomération, direction Paris.

 

C’est là que Claire habitait depuis trois ans maintenant. Elle était partie pour faire carrière à Paris, laissant son mari et le chien à Strasbourg. Ni l’un ni l’autre n’avaient souhaité la suivre. Elle aurait préféré que Léa reste aussi avec son père, mais Richard n’en voulait pas, déjà qu’il s’occupait du chien.

 

Claire était une femme pleine d’ambition, décidée à réussir et elle avait hésitée dix minutes entre l’opportunité que s’était présentée à elle d’intégrer la direction nationale d’un prestigieux groupe de communication et sa vie de famille.

 

Dix minutes, c’était effectivement le temps qu’il avait fallu à Claire pour négocier les dix-huit pourcents de salaire supplémentaire que l’on proposait à un homme au sein du groupe pour un poste similaire. Claire n’était pas du genre à se laisser faire. Même si pour elle, l’égalité homme/femme était une aberration infâme, il ne fallait pas la prendre pour l’oiseau tombé du nid. Une fois la question financière réglée, Claire était retournée dans son bureau, avait décrochée son téléphone et avait appelé Richard, son mari.

 

Celui-ci n’avait rien dit d’autre que : “Et pour le chien, ca t’ennuie pas s’il reste avec moi, il sera mieux là qu’à Paris, non ?”

 

Le soir même, Claire avait trouvé un appartement sur Paris, soixante douze mètres carrés dans le cinquième, à deux pas du jardin des plantes. Deux chambres, une terrasse, un ascenseur, un concierge... pour un loyer de mille huit cent douze euros par mois.

 

Claire aimait les plantes, pour leur beauté statique, pour la vie immobile qu’elles renfermaient ! Elle détestait les animaux, surtout les chiens.

 

“Maman ? Je peux manger un bonbon s’il te plaît ?” réclama Léa.

 

“Pas maintenant ma chérie, on verra plus tard, tu viens de déjeuner !” lui avait répondu Claire sans lever son nez de son magazine. Immédiatement, Léa avait répliqué à sa mère : “Papa m’a dit que les bonbons, j’avais le droit de les manger dans le train et pas avant. On est dans le train, alors, j’ai le droit !”

 

Claire regarda Léa en fronçant les sourcils. Elle essayait de prendre un air sévère. Sa voix se fit plus sèche. “Léa, si je te dis non, c’est non, et peu m’importe ce qu’à dit ton père, tu m’obéis !” Les derniers mots étaient sortis de la bouche de Claire avec force et un homme qui se trouvait non loin tourna la tête dans sa direction, visiblement dérangé pour ce surcroît de bruit.

 

Léa descendit du siège sur lequel elle était juchée et commença à bouder. Elle passa devant sa mère sans un regard et se dirigea vers le sas vitré en bout de compartiment.

 

“Léa, tu ne t’éloignes pas s’il te plaît, je vais aller prendre un café au wagon bar, ok ?”

 

Léa revint vers Claire et la regarda : “Papa m’a dit que le café, c’était pas bon pour l’estomac, que ca fait des trous dedans et que c’est donne envie de toujours faire pipi !” Claire leva les yeux vers le plafond de la cabine. Que pouvait-elle donc bien répondre à cela...

 

“J’arrive Léa ! Et ne bouge pas s’il te plaît, compris !” lui dit-elle.

 

Léa s’assit à la place de sa mère et entreprit de fouiller dans son sac à la recherche d’un bâton de rouge à lèvres. Léa aimait beaucoup se maquiller. A sept ans, elle savait parfaitement appliquer un gloss sur ses lèvres. Elle s’empara du miroir de sa mère, et déposa une fine pellicule de couleur sur sa bouche. Elle pinça une à deux fois les lèvres comme le faisait sa mère : elle était satisfaite du résultat !

 

Elle rangea le make-up dans le sac et se réinstalla à sa place, comme si de rien n’était ! Elle attendit.

 

Claire était de retour, rangea son porte-monnaie dans son sac et reprit la lecture de son magazine. Léa s’approcha de Claire et déposa un baiser sur sa joue. Elle appuya bien fort... visiblement contente d’elle même ! Immédiatement, elle rigola à la vue de la trace rouge carmin sur la joue de sa mère.

 

“Léa, arrête, tu m’as encore pris mon rouge à lèvres ? Je le sens sur ma joue ! Ecoute, si tu comptes être insupportable comme ça jusqu’à Paris, je te prive de soirées pyjama jusqu’à Noël, tu m’entends !” Claire sortit son miroir et constata la trace de rouge sur sa joue. Elle se leva, attrapa Léa par le bras et la secoua énergiquement !

 

“Non, mais tu as vu ça Léa, j’en ai partout !” cria cette fois-ci Claire. Effectivement, une barre rouge maculait à présent son visage. Léa pleurait. Sans prendre le temps de la consoler, Claire se rendit aux toilettes où elle entreprit tant bien que mal de nettoyer sa figure.

 

Elle regagnait sa place lorsque l’homme qui se trouvait non loin d’elle se leva et lui barra le passage :

“Ecoutez Madame, je n’ai pas envie de vous entendre hurler avec votre gamine pendant deux heures, alors soit vous vous calmez, soit je vais en parler au contrôleur pour qu’il vous change de wagon, vous m’avez compris ?” Il foudroya Claire du regard qui ne perdit pas contenance. Elle lui rendit son regard, ce qui eut pour effet de déstabiliser l’homme.

 

Claire l’ignora et rejoignit Léa. Elle sanglotait dans le coin du siège. Claire se pencha sur elle et lui caressa les cheveux. “Allez, viens faire un câlin, petit monstre !” lui dit-elle de sa voix adoucie. La petite fille tourna la tête et vint se blottir contre sa mère. Claire passait la main dans ses cheveux, ce qui sembla apaiser Léa.

 

Les sanglots étaient passés et Léa jouait avec les doigts de sa mère. Claire aimait ses petits moments avec Léa. Cela lui donner l’impression que quelqu’un s’occupait d’elle. Et pendant ce temps là, Léa se taisait au moins !

 

Un silence de trop courte durée car Léa lâcha les doigts de Claire et tourna son visage vers elle : “Papa m’a dit que pour les vacances, on retournerait à La Rochelle ! C’est vrai ?”

 

“Oui, probablement ! Je dois encore voir si je peux poser des congés, car c’est la période où je fais le bilan, mais en principe, ça devrait être bon !” répondit Claire.

 

“Et Papa m’a dit que j’aurais le droit de faire du bateau avec lui cette fois-ci ! Je suis trop contente !” s’exclama Léa. Elle se leva et avança un peu dans l’allée. Puis se retourna, simulant un pas de danse. Elle balança un bras vers sa mère, agita le bout de ses doigts et déclara : “Papa m’a dit que toi, tu n’aimais pas faire du bateau et que tu avais peur de l’eau ! Pourquoi tu as peur de l’eau ?”

 

Claire avait horreur de devoir se justifier sur ses peurs et Léa le savait bien. “Quelle petite peste !” pensa Claire. Elle ressemblait tellement à Richard. Même regard, même façon de manipuler les mots et les sens... de mettre le doigt sur les failles et les faiblesses des autres. Léa n’avait que sept ans mais elle avait déjà tout compris sur la manière d’arriver à ses fins avec les autres, qu’importe la façon ! Ca promettait à Claire de belles batailles...

 

Claire ne releva pas. Elle se replongea dans la lecture de son magazine.

 

“Pourquoi tu ne réponds pas Maman ? Papa m’a dit que c’était impoli de ne pas répondre quand on pose une question !” dit-elle avec un sourire en coin.

 

Maintenant, Léa appliquait la leçon numéro deux du parfait manipulateur : Je fais culpabiliser ma victime ! A l’évidence, c’était Claire qui était en faute à présent. Elle réfléchit à la manière de mettre court rapidement à l’engrenage. Elle regarda Léa quelques instants, sans rien dire. La petite riait intérieurement, elle jubilait presque de sa logique implacable.

 

“Léa, viens là ma chérie. Papa m’a dit que tu n’avais pas fait ta lecture hier soir. On va la faire maintenant ! Tiens, voici ton livre, assieds toi et lis à voix haute s’il te plaît !” Claire tendit le livre à sa fille qui le prit en rechignant.

 

Elle ouvrit le livre et commença à lire. Léa entrait au CE1 cette année et elle était débrouillée en lecture. Parfois, elle butait encore sur certains mots, mais dans l’ensemble, cela était assez fluide. Léa lisait son livre, elle avait donc l’esprit occupé ailleurs. Claire allait enfin pouvoir se consacrer à son magazine.

 

Un quart d’heure s’écoula et Léa continuait à lire d’une voix calme et monotone. Manifestement, la ponctuation n’était pas respectée, mais il importait peu à Claire de la reprendre. Claire posa son magazine. En fait, toutes ses pensées étaient déjà tournées vers Paris et le conseil d’administration qui aurait lieu le lendemain. Elle rangea son magazine et sortit son ordinateur portable. Elle l’alluma et commença à faire une liste des questions qui seraient probablement abordées en dernière minute, en plus de toutes celles qui avaient été inscrites à l’ordre du jour. La force de Claire était l’anticipation, elle excellait dans son “Art”, comme elle aimait à le penser.

 

Effectivement, Claire était redoutable dans ce domaine, elle voyait avant les autres, comme aux échecs, elle aimait avoir plusieurs coups d’avance sur tout le monde. Elle en était là de ses réflexions lorsque Léa s’interrompit et interpella sa mère : “Papa m’a dit qu’il avait oublié de te dire que tu devais pensais à m’acheter de nouvelles chaussures pour la rentrée !”

 

“Oui, je n’avais pas oublié, je n’ai pas besoin que ton père me rappelle sans cesse ce que je dois faire ou pas ! Il t’a dit quoi d’autre, tant qu’on y est car cela fait une heure que tu me saoules avec ça...” Claire commençait à en avoir assez des “Papa m’a dit que...”

 

“Ben, non, il n’a rien dit d’autre... Pourquoi ?” déclara timidement Léa. Elle se retourna dans son siège et ferma les yeux. En quelques minutes, Léa s’endormit. Claire savourait sa tranquillité, elle allait pouvoir penser à sa journée de demain.

 

Le train allait entrer en gare avec vingt minutes de retard sur l’horaire prévu. Elle serait en retard au bureau. Claire réveilla Léa.

 

Léa bailla, s’étira et se leva pour se dégourdir les jambes dans l’allée centrale. Elle se rassit et commença à jouer avec le portable de sa mère qui était posé sur la tablette devant elle.

Le train s’immobilisa et elles descendirent toutes deux du train.

 

Sur le quai, Léa tira sur la manche de sa mère, qui se pencha vers elle : “Maman, Papa m’a dit qu’en arrivant à Paris, je devais l’appeler pour lui dire si tout allait bien et qu’on avait fait bon voyage !”

 

Papa m’a dit... Claire fusilla Léa du regard, prit son portable, composa le numéro de Richard et tendit l’appareil à Léa.

 

“Et ne sois pas trop longue Léa, je suis à la bourre ! Comme toujours, le train était en retard... Je devrais pourtant être habituée, avec ton père !”

 

“Allo, Papa, c’est Léa !”

 

“Ah, ma chérie, comment ca va ? Tu as fait bon voyage ?” demanda Richard.

 

“Oui, c’était bien ! Mais Maman m’a dit que les trains étaient toujours en retard... comme toi !”

 

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