Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Eclatobulle

Lorsque l’image donne naissance aux mots, voici ce qui peut arriver...

8 Juillet 2010 , Rédigé par eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Sentiments

Par un jour bien venté sur une plage de Normandie, à Noël dernier, je me suis trouvé seul, encerclé à certains moments par des vagues qui s'abattaient sourdement. J’ai résisté, j’ai rusé, je me suis mouillé, j’ai été copieusement écumé et malgré tout, j’ai réalisé cette série de photos. De ces quelques clichés chipés à la mer et au vent, voici l’histoire qui est née...

 

Bonne lecture !


4

 

6.jpg

 

1-copie-1.jpg

 

3

 

8

 

 

L’île au Vent

 

Depuis trois soirs, je repense au bord de mer. C’est étrange, je pensais l’avoir oublié... non, visiblement, je me souviens de tout ! C‘était un endroit simple, ce bord de mer, un lieu où personne n’allait jamais. A l’époque, j’imaginais que c’était mon petit coin de paradis, loin des hommes et à l’abri du temps. C’était mon île, là où, il y a longtemps maintenant, je suis née.

 

Sur les plages de mon île, il me suffisait de lever le nez en l'air pour voir défiler les plus beaux nuages du monde, semblables à d’immenses vaisseaux fantômes poussés par le vent... J’inventais alors des histoires de pirates et de flibustiers. J’étais la princesse que l’on avait capturée et qu’un bel aventurier, au péril de mille dangers, venait courageusement délivrer.  J'aimais ce beau défilé silencieux à travers le ciel. Parfois, certains soirs d’été, c’était rare, c’est vrai, je me plantais le nez au ciel pour communier avec la voûte étoilée.

 

Puis Maman venait me chercher, l’air courroucé : “Tu vas prendre froid à rester là, tu vas encore me faire un rhume carabiné. Rentre s’il te plaît !” Cinq minutes après, je poussais la porte de la maison et je gagnais sans un mot ma chambre, non sans avoir posé un baiser sur le front de Maman qui lisait au salon sous une lampe de chevet.

 

Sur les plages, il n’y avait que des galets. De beaux et gros galets que la mer polissait sans fin à chaque aller et retour de marée. Qu’est-ce que j’ai pu en lancer... les plus petits car les plus gros, je n’arrivais pas à les porter ! Les gens, en général, n’aiment pas ca, les galets, car ils sont glissants et moutonnent au sol inégalement. “Marche à côté ! ” me disait Maman.

 

Moi, les galets, je trouve ça beau, cela ne m’a jamais dérangé. Quand j’y réfléchis, j’ai toujours aimé cet endroit, je n’ai jamais cherché à savoir pourquoi, ni à l’expliquer. Cela n’a d’ailleurs aucune importance. Aujourd’hui encore et malgré les années, je m’y revois comme si c’était hier, comme si je venais de la quitter, l’instant d’avant. Avec Maman, on faisait de longues balades à travers la lande et sur la crête des rochers. “Respire, c’est du bon air ma fille ! ” me lançait alors Maman. Le vent sentait bon, c’est là que j’ai appris à l’aimer.

 

On marchait bien souvent trop longtemps pour moi, mais quand j’y repense, je prenais un plaisir infini à me perdre dans cette lande sauvage, peut-être d’ailleurs pour mieux m’y retrouver... Oui, c’est paradoxal je sais, et pourtant... C’était ma vérité.

 

Cela fait maintenant quarante-trois ans et cinq mois que j’ai quitté l’île au Vent, c’est ainsi qu’on l’appelait, car hiver comme été, le vent ne s’arrêtait jamais de souffler... C’est ce que Maman racontait, en le maudissant ! Le vent, il allait me manquer...

 

J’en suis partie un jour de janvier, un jour froid et clair. Le vent fouettait nos visages emmitouflés. Je suivais ma mère qui avait choisi d’aller sur le continent pour y travailler.

 

J’étais une enfant de douze ans et ma Maman était la seule famille que j’avais. Mon papa était marin et il avait disparu dans un naufrage quand j’étais tout bébé. Maman me disait parfois en me montrant les photos de papa que c’était un garçon bien, mais qu’elle n’avait pas vraiment eu le temps de l’aimer. Cela me rendait triste à chaque fois de l’entendre. Mais immédiatement, elle ajoutait qu’elle m’aimait pour deux et du coup, un sourire sur mes lèvres instantanément renaissait !

 

Je me souviens de ce matin-là. On partait de l’île et j’étais un peu inquiète. Mais Maman me l’avait promis, notre vie serait meilleure que sur cette île perdue et balayée par les vents. Une île où elle avait vraiment l’impression, depuis longtemps, trop longtemps, d’étouffer. D’ailleurs, rien n’y personne ne l’y retenait...

 

Nous sommes arrivées dans cette grande ville, après huit heures d’un voyage dans un train désert et au confort plutôt singulier. En descendant sur le quai, j’ai été immédiatement marquée par l’odeur de graisse chaude et de vapeurs âcres qui piquaient le nez.

 

Qu’est-ce que cela sent mauvais !” dis-je alors à Maman qui avait les bras encombrés par trois valises apparemment bien trop lourdes à porter. Je ne l’aidais pas pour autant car cette odeur me gênait, moi qui n’avait jusqu’alors connu que l’écume iodée et le vent salé.

 

 “C’est la ville, c’est normal !” m’expliquait Maman. C’était la première fois pour moi et de la ville, je ne connaissais rien d’autre que les histoires que l’on racontait au pub du village de l’île. Je les écoutais négligemment, le menton posé sur mes mains, aplaties devant moi.

 

Je fouillais dans ma poche pour y prendre mon mouchoir, sur lequel Maman déposait chaque matin un peu d’eau de lavande. Immédiatement, l’odeur familière vint me rassurer.

 

Voilà tout ce dont je me souviens de mon arrivée dans cette grande ville où tout me semblait démesuré... Les jours, les mois, les années passèrent et le souvenir de cette île ne s'est jamais estompé. J’aurais tant voulu y retourner...

 

Heureusement, je n'ai rien oublié, surtout pas le vent, avec lequel j’avais tant joué sur le bord de mer. Pendant quelques temps, vers l’âge de dix-sept ou dix-huit, je ne sais plus, je m’étais promise qu’un jour, j’y retournerais. A cet âge-là, on a des envies de liberté et je me souvenais de cette île, de souvenirs sublimés par le temps : des images de mer, de lumière... le bruit du vent.

 

Oui, j’aime le vent, je crois bien l’avoir toujours aimé. Quand j’étais petite, le vent me berçait. Plus tard, lorsque le vent soufflait, je prenais plaisir à y faire voler mes longs cheveux dénattés. Les bourrasques faisaient pleurer mes yeux. J’aimais le voir balayer sans cesse les feuilles d’automne en d’interminables spirales tourbillonnantes. C’était un jeu.

 

Le vent... quel voyageur ! Par où es-tu passé pour arriver jusqu’ici ? Parfois, je lui demandais secrètement : “Est-ce mon île qui t’envoie ?” Pas de doute possible, c’était un cadeau que la nature me faisait, à moi toute seule et j’en riais ! Qu’est-ce que cela me plaisait !

 

Depuis trois soirs, j’ai perdu le sommeil et je repense au vent du bord de mer.

Ce vent, je l’entends qui chuinte dans les volets la nuit. J’ai l’impression qu’il veut me parler, me dire quelque chose... Mais pour la première fois hier, j’ai pris peur, je ne sais pas pourquoi... Ce vent, cet ami depuis toujours...

 

Je tourne la tête vers la table de chevet et je vois qu’il est une heure dix du matin. Tout était calme jusqu’à présent, mais je crois que le vent vient à nouveau de se lever... sans raison, j’ai peur et mes mains sont glacées ! Je les mets sous les draps et j’espère que cela va me réchauffer... Puissant, violent, impétueux, j’entends le vent, il est là, il est entré. Je le sens tout autour de moi ! Et puis, il y a ce goût dans ma bouche... âcre comme sur le bord du quai.

 

J’ai toujours aimé le vent. Pourtant, il me semble que c’est autre chose, c’est étrange ! Est-ce un songe ? Je voudrais me lever, mais mon corps tout entier me prive de cette liberté.

 

Non, je sais maintenant. Cela fait quelques mois que j’attends ce moment... en une volute discrète, mon souffle de vie s’envole, passe une dernière fois au travers de mon regard bleu et s’unit au vent qui l’emporte vers l’infini. Il me ramène enfin vers mon île...

 

“Qu’est-ce que tu m’as manqué !”

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

sumadrad 19/08/2010 20:32


une petite merveille ce texte souvenirs !! autant en emporte le vent !! mais il n'a rien emporté !! tous les souvenirs sont là : beaux , explicite etc etc
bravo
amicalment
sumadrad


Catherine 19/07/2010 20:00


Je n'ai pas relu la 1ère :il y a quelques années, elle m'avait fait pleuré...
Ce coup-ci, c'est "L'île au vent" qui m'a fait pleurer....

Continue d'écrire !!