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Eclatobulle

Les reflets noirs de l’Amazone

15 Septembre 2010 , Rédigé par livre.eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Essai

 

 

Il y a quelques années, un drame a eu lieu dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais.

Il était question de l'enlèvement, de la séquestration, du meurtre atroce d'une jeune fille de dix-huit ans. En écrivant sur le sujet, je n'ai pas voulu exploiter la souffrance qui s'y rattache, mais bien exprimer une certaine forme d'espérance, de chance aussi, qui peut parfois faire basculer une existence, sinon du bon côté, au moins vers la vie...

 

Bonne lecture

 

 

Les reflets noirs de l'Amazone

 

Quand nous nous sommes quittés ce matin là, Papa m’a dit : “Je serai de retour vers midi. Nous irons déjeuner chez Julio ! Une pizza, ca te va ma grande !” J’avais répondu oui et déposé un baiser sur sa joue. Il sentait bon. Papa m’avait embrassé le front. Nous avions échangé un regard complice. Il s’en était allé et j’étais restée sur le pas de la porte, tandis qu’il s’éloignait !

 

C’était il y a plus huit ans... huit longues et terribles années. A l’époque, je venais tout juste de fêter mes dix-sept ans.

 

A présent, j’en avais vingt-quatre et j’allais enfin revoir mes parents. “Ils vont me trouver changer, j’imagine. Vont-ils me reconnaître ? Est-ce que je vais oser leur parler ? Auront-ils beaucoup vieilli ? Maman sera-t-elle toujours aussi belle ? M’accepteront-ils comme je suis ?” Je me posais toutes ces questions alors que le train me ramenait vers les miens.

 

Cela faisait huit ans que j’attendais ce moment et maintenant, j’avais peur. “Que vais-je leur dire ? Me prendront-il dans leurs bras ? Oseront-ils me toucher ? Je vais pleurer, c’est sûr !”

 

Après tout ce temps, après tout ce qui s’était passé... C’était incroyable d’être là, dans ce train... Combien de chances y avait-il qu’une telle chose se produise... une sur mille, sur cent mille, sur un million ? C’est vrai, j’avais gardé espoir, je voulais y croire, malgré les moments de doute et le découragement, malgré la violence et la drogue...

 

Je repensais alors à cette matinée de mars. Nous habitions, mon père, ma mère et moi dans les beaux quartiers de Buenos Aires. Maman était urgentiste à l’hôpital de Clinicas. Elle était souvent de garde la nuit et Papa était responsable sur une plate-forme téléphonique, pour la “Telecom de Brasil”.

 

Ce matin là, Maman était de nuit et n’était pas encore rentrée. Papa était parti comme tous les jours de la semaine, pour travailler. Une fois hors de vue, j’avais refermé la porte et avait fini de me préparer pour me rendre au lycée. Pour cela, je prenais le bus, à l’arrêt quoi se trouvait à quelques pas seulement de la maison.

 

Quand je suis sortie de la maison, la patrouille n’était pas dans la rue ce jour-là. C’était rare, mais cela arrivait de temps en temps. Je ne m’inquiétais pas pour autant...

 

Lorsque j’ai avancé sur le trottoir, je n’ai pas prêté attention à la camionnette qui était stationnée entre la maison et l’arrêt de bus. Elle était blanche, neutre, quelconque, sans intérêt, invisible presque. Elle était garée le long du trottoir. Arrivée à sa hauteur, la porte latérale s’était violement ouverte et deux personnes m’avaient attrapées.

 

Immédiatement, le véhicule avait démarré. Je venais d’être kidnappée. “Allez fonces, fonces, fonces !” Ce sont les paroles que j’avais entendues avant que l’on ne presse sur ma bouche et mon nez un chiffon. Puis plus rien !

 

Lorsque j’ai repris connaissance, la camionnette roulait toujours. Ca sentait la marijuana et une radio grésillait. Deux hommes parlaient et plaisantaient juste à côté de moi. Mon bras droit était replié sous moi, mais je le sentais à peine. Mon cerveau semblait sorti de mon crâne. Je me sentais légère...

 

J’avais été droguée et je suis restée longtemps dans un demi-sommeil, incapable de vraiment penser, de parler. Je n’en avais même pas l’envie... Je sentais des mains sur mon corps, maladroites dans les endroits intimes, sur ma poitrine, dans mes longs cheveux. Cela ne me faisait rien. Régulièrement, j’entendais un homme à l’avant de la camionnette crier sur ceux qui se trouvaient à l’arrière de ne pas m’abîmer, qu’il voulait me vendre au moins cent vingt mille réal.

 

J’avais du mal à comprendre réellement ce qui était en train de se passer. Par la suite, oui, j’ai compris. Lorsque la camionnette s’était enfin arrêtée, j’avais sentie mon corps tout entier se soulever. J’avais l’impression de flotter dans les airs. Je percevais légèrement l’air chaud et humide, puis la lumière laissa la place à l’obscurité. Mes yeux étaient ouverts, mais je n’y voyais pratiquement rien. L’effet de la drogue commençait néanmoins à se dissiper. J’essayais de bouger les bras... Impossible, ils étaient solidement attachés à présent. Lorsque mes yeux se furent habitués à la pénombre, je pus alors distinguer ce qui était en fait une cabine dans un bateau. Un hublot se trouvait à un mètre cinquante de moi, mais ce dernier avait été occulté par un morceau de carton épais. Néanmoins, un peu de lumière passait près des bords. Après un temps, le bateau s’était mis à naviguer. Je ne savais pas où j’étais, je ne savais pas où j’allais.

 

Malgré tout, j’avais repris mes esprits et je me doutais de ce qui était en train de m’arriver. A la maison, à l’école, partout, on nous parlait de ça. Mais on se dit toujours que cela n’arrive qu’aux autres... C’est bien normal, sans cela, il serait difficile de vivre normalement. Oui, je me doutais bien et j’étais littéralement terrifiée à l’idée de ce qui pouvait m’arriver.

 

D’habitude, les trafiquants ne s’attaquaient pas aux jeunes filles vivant dans les beaux quartiers. Ils avaient pris un très gros risque d’ailleurs en le faisant... Pourquoi ? Je pensais alors que j’avais sûrement fait l’objet d’une “commande un peu spéciale” de la part d’un narcotrafiquant ou d’un chef de gang bourré aux as ! Oui, il s’agissait probablement de cela car d’ordinaire, c’était dans les favelas que les kidnappings en plein jour se produisaient. Là, ils trouvaient facilement de jeunes proies que personne ne rechercheraient pour alimenter les bordels des camps de travailleurs clandestins perdus au beau milieu de l’Amazonie.

 

Pour ces filles, il n’y avait aucun espoir de retour, c’est en tout cas ce qui se racontait ! Je me suis mise à pleurer car j’étais terrorisée. Je suis restée seule pendant longtemps, j’entendais vaguement des conversations au-dessus de moi, mais je n’en comprenais pas le sens. J’essayais d’associer des mots ensemble afin de savoir ! Il y a avait des personnes qui marchaient, un bruit de machine qui découpe du métal se faisait entendre. J’ai dormi, il n’y avait rien d’autre à faire, malgré ma position inconfortable, sur un vieux matelas qui sentait la sueur et l’alcool. J’avais complètement perdu mes repères et j’étais incapable de savoir l’heure qu’il était.

 

La porte de la cabine s’ouvrit, laissant entrer un peu plus de lumière et un homme était venu vers moi. Il s’était penché et m’avait secoué pour que je me réveille. Il m’avait fait asseoir sur le matelas en me redressant. Il m’avait demandé si j’avais faim et j’avais répondu oui. J’avais aussi très soif.

 

Il était ressorti de la cabine puis était revenu quelques minutes plus tard avec une casserole et une bouteille de soda. Il s’était assis à côté de moi et m’avait nourri. La cuillère n’était pas très propre et je lui demandais de l’essuyer avant de manger, ce qu’il fit sur le revers de son pull troué, lui aussi, très sale. En s’approchant de moi, je me rendais compte qu’il sentait l’alcool et je réprimais un haut-le-cœur. La casserole contenait des haricots et un morceau de viande trop sec. J’avais si faim, je ne savais pas depuis combien de temps j’avais été enlevée... Le soda n’était pas frais, mais j’en savourais chaque gorgée. Une fois que j’eus terminé, l’homme me recoucha sur le matelas puis s’installa à califourchon sur moi. Impossible de lui échapper, j’étais à sa merci, il pouvait faire ce qu’il voulait de moi... Il souleva mon tee-shirt et commença à me tripoter les seins, puis il les embrassa... Je pouvais sentir son souffle alcoolisé....  il m’embrassa sur les lèvres et me lécha le visage. Je savais que cela n’était encore rien à côté de ce qui m’attendait, là-bas...

 

Je me débattais tant bien que mal, malgré mes liens, je criais, je l’insultais... en vain ! Puis, il s’arrêta, me retourna sur le ventre et me planqua son genou dans le dos, j’avais mal ! Il bloqua mon bras et un temps se passa... Puis soudain, il noua un garrot et je sentis une brûlure dans mon bras. Il me réinjecta une dose d’héroïne. Presque immédiatement, mon corps se mit à nouveau à flotter, j’étais bien, plus rien n’avait d’importance. Il me semblait avoir entendu la porte de la cabine se refermer, la pénombre se fit et je voyais l’univers défiler sous moi à grande vitesse... Je plongeais du haut d’un immeuble en feu et j’étais invincible !

 

Puis plus rien... le temps fut ainsi rythmé par la porte de la cabine qui s’ouvrait, par l’homme qui venait me donner à manger, par ses attouchements pervers et par la drogue que l’on m’injectait... J’avais arrêté de compter. Peut-être quatre ou cinq fois, je ne savais pas...

 

J’étais réveillée et le bateau me sembla s’immobiliser, enfin. Dehors, j’entendais crier, il y avait de l’activité. Le bateau buta brutalement contre quelque chose et j’ai roulé sur le côté, me retrouvant sur le sol de la cabine. Un instant se passa ainsi et puis la porte de la cabine s’était ouverte à nouveau. Deux hommes étaient entrés et l’un d’eux coupa les liens qui entravaient mes pieds. On me mit debout et je suis sortie. La lumière me fit mal aux yeux et il me fallut un temps pour me réhabituer. J’ai gravi quelques marches sur un étroit escalier et je suis arrivée à l’air libre. Mes poumons accueillirent comme une bénédiction la pureté de cet air après tant de temps passé à fond de cale dans les odeurs viciées de cette cabine mal aérée.

 

J’étais sur le pont d’un vieux bateau rafistolé, embarcation typique et très prisée des contrebandiers. Une passerelle étroite sur ma gauche avait été jetée sur la berge. On me poussa vers elle et l’on me fit descendre du rafiot. Non loin devant moi, un camion de l’armée réformé attendait. On y chargeait des ballots de toile. Il y avait aussi des caisses sur le côté desquelles était inscrit “Internacional Exportação

 

Les deux hommes m’accompagnaient et me menaient vers ce camion. On me fit monter dedans et on me coucha à nouveau au fond sur des sacs vides qui puaient horriblement la pourriture et l’essence ! Une fois installée, on me bâillonna fermement, des hommes commencèrent à empiler des caisses pour me dissimuler. Le temps se fit à nouveau une éternité. On s’affairait autour du camion. Ca criait, ca plaisantait sur moi et la cargaison et pour la première fois, j’entendis le nom d’Hugo Vargas. J’ignorais alors de qui il s’agissait, je n’avais jamais entendu parler de lui.

 

Le camion a démarré et mon chemin de croix continuait. Je priais la sainte mère de me protéger, un sentiment de désespoir commençait à me gagner. Je pleurais. La piste que le camion empruntait était littéralement défoncée et j’étais ballottée en tout sens. C’était interminable et je me cognais au montant de bois. Mes bras, mes jambes, ma bouche me faisaient terriblement mal, la salive s’agglutinant au coin de mes lèvres commençait à m’irriter.

 

Le camion roula ainsi pendant des heures. De temps en temps, il s’arrêtait. J’étais fatigué et j’essayais de dormir pour oublier ce qui était en train de m’arriver. Le sommeil me gagna au bout d’un moment, mais d’effroyables cauchemars s’emparèrent très vite de mon esprit. J’étais seule, je courrais sur un chemin dans la jungle et trois hommes me donnaient la chasse. J’entendais les balles siffler à mes oreilles, puis je trébuchais... Les hommes arrivaient, ils se jetaient littéralement sur moi et m’arrachaient mes vêtements. Là, sur le sol, ils commençaient chacun leur tour à me violer. Ils m’obligeaient à boire de l’alcool, ils me giflaient le visage, me traitant de putain tout en déchirant mes entrailles avec une lame de couteau. Je sentais le métal froid entrer en moi... je me réveillais en sursaut, le corps en sueur... Heureusement, ce n’était qu’un cauchemar !

 

Le camion s’arrêta. La bâche à l’arrière fut soulevée et on commença à décharger les caisses. Cela dura un moment puis les deux hommes qui m’avaient aidés à descendre du bateau apparurent et me soulevèrent sans ménagement. On me fit sortir du camion en me plaçant sur l’épaule d’un autre type, qui me posa immédiatement à terre. J’avais un peu de mal à tenir debout car mes jambes étaient engourdies. On coupa à nouveau les liens qui nouaient mes chevilles. Je pus alors faire à nouveau circuler le sang dans mes jambes, mais j’avais toujours les mains liées derrière le dos et les liens, que j’avais essayé maintes fois d’arracher avaient fini par me blesser jusqu’au sang, je le sentais bien. On m’enleva aussi le bâillon qui m’entravait la bouche et je me suis mise alors à crier de toutes mes forces. Je voulais qu’on me laisse partir, je voulais rentrer chez moi... j’insultais à la volée tous ceux qui se trouvaient là... Un homme s’approcha et me gifla si fort que je tombais sur le sol. Il avait plu et je chutais sur le bord d’une flaque d’eau rouge. Mes longs cheveux trempaient dans cette eau sale...

 

On me releva brutalement. L’homme me regarda droit dans les yeux et me dit alors : “Ecoute gamine, tiens toi à carreau sinon, je te descends tout de suite, tu as compris. Et ton cadavre, je le balance à la flotte, vu !” fit-il tout en me montrant du doigt le fleuve qui se trouvait à quelques dizaine de mètres sur la droite.

 

En regardant autour de moi, je constatais que nous devions nous trouver au cœur de la forêt amazonienne. L’eau du fleuve était assez sombre, il s’agissait donc d’un affluent de l’Amazone. L’amazone n’avait pas cette couleur noire. Peut être le Rio Trombettas ou un affluent du Rio Negro... En effet, c’était dans cette région que se trouvaient de nombreux camps de travailleurs, qui exploitaient les mines d’or clandestines. J’en avais entendu parler à la télé et des reporters avaient réussi à filmer l’un de ces camps, après accord avec les chefs locaux.

 

Visiblement, il devait y en avoir un bien caché dans les environs. Oui, c’était des lieux tenus secrets et parfois, l’armée pouvait mettre plus de dix ans pour les repérer.

 

J’avais les yeux remplis de larmes, j’avais peur, je décidais de me calmer, tant bien que mal. Je n’avais aucun doute là-dessus, sa menace, il la mettrait à exécution si je faisais des difficultés.

 

L’homme tourna les talons et s’adressa à un autre qui se trouvait à côté de lui : “Tu lui a fait une autre injection ?” L’homme répondit non de la tête... “Ben qu’est-ce que tu attends alors !”

 

Je ne voulais plus être droguée, j’avais les jambes libres, j’ai alors tenté de m’enfuir, sans grand espoir, je me suis mise à courir... quelques mètres seulement. Trois hommes me stoppèrent presque immédiatement tandis qu’un quatrième tira sur mon bras pour que je l’allonge. Il était fort et n’eut pas de mal à me contraindre. On m’injecta une dose d’héroïne et dans les secondes qui suivirent, je décollais à nouveau vers le paradis où il faisait bon aller.

 

Sur ma droite, j’entendis crier, c’était l’homme qui m’avait giflé. Il s’en prenait à l’un des deux qui m’avaient accompagné à la descente du bateau. Ce dernier balbutia des excuses. Manifestement, on lui reprochait de ne pas m’avoir suffisamment surveillé. L’homme sortit le pistolet attaché à sa ceinture et le plaqua sur le front de l’autre. Il appuya sur la gâchette. Son crâne explosa et l’homme s’effondra immédiatement, sa cervelle pendant en partie en dehors de la boîte crânienne. C’était la première fois que je voyais un homme mourir, violemment en plus. Je n’éprouvais rien, à cause de la drogue qui m’emprisonnait l’esprit, qui annihilait mes sens.

 

On m’emmena vers la jungle toute proche et en approchant, je vis qu’un sentier avait été aménagé vaguement. Nous avons marché durant trente bonnes minutes, peut-être plus et j’étais la seule femme parmi une quinzaine d’hommes, tous armés. J’étais encadrée de près et on m’avait attaché au cou une corde, pour prévenir toute velléité de m’enfuir à nouveau. Le sentier était assez étroit et boueux. Il devait faire chaud car l’homme devant moi avait sa chemise trempée... cela ne m’indisposait pas ! J’étais bien.

 

Peu à peu, des bruits se firent entendre dans la jungle. Là-bas, loin devant devait se trouver le camp que nous rejoignions. J’étais presque arrivée dans l’enfer... Toutefois, je ne me doutais pas à quel point j’avais raison à ce moment-là !

 

La piste que nous suivions déboucha sur les hauteurs du camp, qui se trouvait plusieurs dizaines de mètres en contrebas. Lorsque je le vis, cela me fit l’impression d’une fourmilière. Mais à la place d’y voir des fourmis, c’était des hommes, courbant le dos sous de lourdes charges, creusant la terre, lavant des gravas, étayant des pans de terre meubles prêts à s’effondrer. Il y avait sous mes yeux une cité où la terre maculait tout... les visages, les mains, les habits et les engins qui pétaradaient ici et là. Une odeur de terre mouillée, d’essence, de fumée emplissait l’air et repoussait toujours plus loin la forêt, grignotée un peu plus à chaque pelletée par cette frénésie grouillante.

 

Nous descendîmes dans ce gouffre infâme, dans ce cloaque immonde par un petit chemin à peine renforcé de quelques planches mises comme cela, en travers. Le sol était glissant et je suis tombée plusieurs fois. A chaque fois, le lien qui me nouait le cou m’étranglait et je réprimais un cri. On me relevait comme on pouvait car mes ravisseurs n’étaient pas plus à l’aise.

 

Nous atteignîmes le fond. Il y avait des passerelles en tout sens qui enjambaient des trous, au fond desquels des hommes creusaient... Des hommes, pas seulement, il y avait aussi des enfants, très jeunes, qui attendaient sur les bords après des sceaux remplis de terre ! Nous traversâmes la fourmilière et nous nous rendîmes sur l’autre versant, là où des habitations de fortune avaient été installées. Il y en avait un bonne vingtaine me semblait-il, toutes faites de bric et de broc, avec des tôles et des poutres mal taillées, manifestement prélevées sur la forêt alentour. C’est vers ces bâtiments que l’on se dirigeait. J’espérais malgré tout pouvoir bientôt m’asseoir, pour me reposer, j’avais faim et soif.

 

Nous avons traversé la zone des baraquements, mais à mon grand désespoir, nous ne nous y sommes pas arrêtés. Nous avons continué à marcher. Le groupe de quinze hommes n’en comptait plus que cinq à présent. Les autres étaient restés dans le cloaque. En tête, l’homme qui avait exécuté le type pris en faute. Il devait être âgé de cinquante ans environ, une moustache épaisse lui barrait le visage et une cicatrice avait éventrée la gauche de sa joue. Ses yeux étaient d’un vert étrange et de sa personnalité se dégageait une grande cruauté.

 

Un peu à l’écart du camp, dans un endroit où une clairière avait été entièrement ouverte dans la forêt, j’aperçus enfin une maison, assez grande, faite de bois blanc et avec un toit en pente à quatre côtés. Il y avait des voilages aux fenêtres, une avancée couverte sur le devant de laquelle on accédait en gravissant trois petites marches. Cette fois-ci, j’étais arrivée à destination et mon intuition de départ était en train de se confirmer. J’avais dû faire l’objet d’une commande spéciale pour un chef local.

 

On me fit entrer dans la maison. Seul l’homme qui m’avait frappé était entré lui aussi. Une femme vint à notre rencontre et l’homme lui aboya que la fille pour Monsieur Vargas était arrivée. La femme fit une courbette, me dévisagea et déclara : “Oui, Señor Carlos, je vais le prévenir. Mais Monsieur Vargas m’a dit qu’il faisait la sieste. Je vais voir s’il est réveillé, sinon, il vous faudra attendre !” Elle nous tourna le dos et disparut bientôt.

 

Monsieur Carlos, c’est donc ainsi qu’on l’appelait. Il se tourna vers moi et sectionna les liens qui retenaient encore mes mains. Ce fut là un véritable soulagement car j’avais vraiment très mal. A ma surprise, mes poignets n’étaient pas en sang mais très rouges. Les consignes avaient été parfaitement respectées : on ne devait surtout pas m’abîmer !

 

Je les massais pour faire passer la douleur. Carlos m’envisagea de la tête aux pieds et dit : “Tu es ici chez le seigneur Vargas. Tout ce que tu vois ici lui appartient, la mine, la forêt et même les gens qui travaillent dans cette pourriture. Et toi, tu es son nouveau divertissement !” A ces paroles, il éclata d’un rire puissant. Il me donna une forte claque sur les fesses...

 

La femme réapparut enfin et s’adressa à Carlos. “Monsieur Vargas est réveillé, mais il m’a dit de m’occuper de la petite. Vous pouvez me la laisser, de toute façon elle est encore sous l’effet de la drogue, elle ne va pas tenter de se sauver ?”

 

L’effet de l’héroïne commençait à s’estomper et manifestement, Carlos était bien au courant de cela. Il s’approcha de moi et me regarda droit dans les yeux. Je soutins son regard. Puis, sans crier gare, il m’empoigna et immobilisa mon bras. “On va lui en donner une autre dose, sa pupille est presque normale !” déclara-t-il. La dame s’approcha d’une commode non loin de là et y prit une seringue et un sachet dans lequel il y avait de la poudre blanche, de l’héroïne. Elle en plaça un peu dans une cuillère, la fit chauffer et aspira le tout avec la seringue. L’injection se fit rapidement, les effets aussi.

 

Quelques instants plus tard, la femme me déshabilla et me fit entrer dans une baignoire remplie. L’eau n’était pas trop chaude, c’était infiniment bon. Je suis restée là un moment, à regarder le plafond, à toucher le plafond, c’était agréable. La dame me passait une fleur de bain sur tout le corps, et un délicieux parfum embaumait la pièce. Puis elle disparut. J’étais seule...

 

Après un temps, la porte s’ouvrit et un homme entra et vint à ma hauteur. Il portait un peignoir de satin bleu. Il me regarda, plongea sa main dans l’eau et me souleva par le bras droit. J’étais là, nue devant cet homme qui me regardait avec un sourire froid sur les lèvres.

 

“Alors voilà la nouvelle !” déclara-t-il. ”Il était temps, ca fait une semaine que je me chier dans ce trou, j’en pouvais plus ! Bientôt, j’aurais dû me taper la vieille, si ca continue !”

 

L’homme me fit sortir de la baignoire. Il était grand et dans ses yeux brillait la lueur sombre d’un prédateur. Il me prit par le bras et m’emmena. Nous arrivâmes dans une grande chambre meublée dans un style colonial chic. La drogue me désinhibait complètement et j’aimais cet endroit.

 

Il me lâcha et je commençais à déambuler dans cette grande chambre. J’étais encore mouillée et mes pieds laissaient une trace humide sur le sol. Je me dirigeais vers la fenêtre qui se trouvait à ma gauche. Des voilages s’agitaient doucement sous l’effet d’une brise légère. Au loin, on entendait le bruit de la fourmilière...

 

Il me regardait. J’étais nue et cela ne me gênait pas. Il se leva et ôta son peignoir. Il s’approcha de moi et me prit dans ses bras. Sa peau sentait le musc. Ses mains étaient larges et s’accrochèrent fermement à mes hanches. Ses lèvres vinrent à la rencontre de mon cou. Il l’embrassa et remonta doucement vers mon oreille. Sa main gauche vint se poser sur ma nuque. Il empoigna mes cheveux et tira lentement ma tête vers l’arrière, offrant ainsi ma gorge à ses baisers. Je n’avais pas envie de cet homme, mais j’étais incapable de lui résister.

 

Il me souleva sans peine et m’emmena vers le lit. Là, il me déposa, se pencha sur moi et m’embrassa à nouveau. Ses lèvres se posaient à présent sur mon épaule droite. Il s’y attarda, me caressa même du revers de son index comme s’il suivait un chemin imaginaire qui le ramenait vers mon cou. Le chemin de ses baisers obliqua ensuite vers la gauche, vers mes seins. Ses mains les frôlèrent, c’était agréable. J’avais le sentiment de flotter dans les airs. Puis sa langue remplaça les doigts de sa main gauche, en décrivant de petits cercles. Une sensation étrange se fit sentir dans mon ventre, un mélange de chaleur et de bien-être que je ne connaissais pas. Il était tendre, il était attirant, j’avais envie que cela ne s’arrête jamais.

 

Il s’arrêta. J’étais allongée sur le dos et il se plaça sur mon ventre, à califourchon. Il prit délicatement mes poignets dans ses mains et tira mes bras, pour les ramener au-dessus de ma tête. Il m’embrassa sur les lèvres et je lui rendis son baiser. Je sentais son sexe qui durcissait sur mon ventre. Il se redressa, me regarda dans les yeux et me dit : “Tu es vierge, n’est-ce pas ?” Effectivement, je l’étais. Je fis oui de la tête. Je vis le désir grandir dans son regard... pour laisser aussitôt la place à une envie bestiale !

 

De sa main gauche, il tenait maintenant mes poignets, sans peine. Avec sa main droite, il me gifla une première fois, au visage. La brûlure enflamma instantanément ma joue. Il continua, il saisit le bout de mon sein, le pinçant et tirant fort dessus, je criais. La douceur des premiers instants était en train de laisser la place à sa férocité.

 

Hugo Vargas était un homme féroce, très féroce avec les femmes. Pour lui, elles n’étaient que des objets, des trous béants qu’il élargissait encore pour assouvir son appétit vorace de sexe. C’est ce qu’il fit avec moi, comme avec les autres.

 

Les gifles furent suivies de coups de poings. Dans ma bouche, je sentis une dent se casser, suivie immédiatement d’un goût de sang. Tout en me frappant, il m’insultait. Puis plus rien... J’étais groggy, il n’était plus sur moi. Vaguement, je le voyais aller dans un coin de la pièce. Puis il revint et ce fut la terreur. Il m’attira à lui sur le bord du lit, écarta mes jambes avec ses mains et me pénétra. Son sexe était large et il força l’entrée de mon vagin plus étroit. Il rentra si profondément en moi, si fort que j’en poussais un cri. Le va-et-vient déchirant s’accéléra. Il tenait fermement mes jambes, me ramenant toujours plus vers lui. Les minutes devinrent des heures, des éternités. Je pleurais, je criais. Il me frappait, me donnait des coups au visage.

 

Il m’attrapa par les hanches, me fit pivoter et je me trouvais à présent sur le ventre. J’avais mal entre les jambes, je ne sentais plus mes lèvres, je vis du sang sur le drap. Il se jeta sur moi. Tout son poids m’écrasa et j’avais peine à respirer. Il se pencha un peu sur le côté, me saisit par le bassin et me ramena à lui. Il souleva ma jambe gauche, l’écarta et je sentis un doigt rentrer entre mes fesses. Il n’avait pas encore fini avec moi. La déchirure que je venais de subir n’était rien à côté de ce qui m’attendait. Il entra un deuxième doigt, puis, de son autre main, il écarta. J’ai hurlé de douleur. Il m’attrapa par les cheveux et tira sur ma tête. Sa force était terrible et j’avais l’impression qu’il allait me rompre le cou. Il força l’entrée et me sodomisa. Il n’y avait plus de mots pour décrire ma souffrance. Mes cris ne sortaient plus de ma gorge, je n’avais plus de larmes à pleurer. A chaque fois qu’il entrait en moi, je ressentais l’onde du choc remonter tout le long de ma colonne vertébrale et jusque dans ma tête...

 

Il changeait ainsi régulièrement, rentrant sauvagement dans mon sexe, puis dans mon anus, c’était sans fin. Puis il m’obligeait à prendre son sexe dans ma bouche et l’enfonçait si fort dans ma gorge que j’avais envie de vomir. Il jouit une première fois alors qu’il tenait fortement ma tête sur son pénis... un haut-le-cœur me prit et je vomis un mélange immonde de nourriture et de sperme sur le lit. Il me gifla à nouveau et me donna un coup de poing dans le ventre qui me coupa le souffle. Ensuite, il a recommencé... une fois, deux fois, jouissant sur mon visage meurtri et sur mes seins. Enfin, alors qu’il me dominait avec une rare violence, comme un dément il hurlait, entrant entièrement en moi à chaque fois, j’avais si mal que je perdis connaissance...

 

Lorsque je me suis réveillée, j’étais couchée sur un canapé, dans une pièce dont on avait fermé les volets. Malgré tout, la lumière filtrait au travers. Aussitôt, la douleur se rappela à moi. Avec ma langue, je sentais qu’il me manquait un dent. J’avais la lèvre gonflée, mon œil droit me faisait mal. J’avais une affreuse sensation de brûlure au niveau du sexe et mon rectum me lançait. J’avais été violée et cela avait duré pendant des heures il m’avait semblé. J’essayais de me lever et en bougeant les jambes, la douleur se fit encore plus forte. Je poussais un hurlement de douleur. Je me remis à pleurer. Quelques minutes passèrent et j’entendis du bruit de l’autre côté de la porte. Une clé tourna dans la serrure et la porte s’ouvrit. La femme entra. Elle alluma la lumière et s’approcha de moi.

 

“Monsieur Vargas m’a dit qu’il avait passé un bon moment avec toi hier ! Il veut que tu sois en forme pour la prochaine fois. Il est parti pour trois jours, alors, je vais bien m’occuper de toi” En disant cela, un éclair lubrique passa dans son regard. “Il paraît que tu as tenu plus d’une heure avant de t’évanouir... Bravo petite salope, toutes ne durent pas aussi longtemps ! Tu resteras dans les annales si tu tiens plus d’une semaine !” Elle éclata de rire. Elle me tira par les cheveux et me fit mettre debout. Là encore, la douleur me déchira. Elle m’obligea à rester droite. Mes jambes me portaient à peine, j’avais faim et soif. Elle me donna des vêtements que j’eus bien du mal à mettre. Elle m’aida.

 

“J’imagine que tu as faim maintenant, ca ouvre l’appétit, n’est-ce pas ?” Je la regardais avec un air mauvais, j’avais envie de lui faire mal. Ma main se leva pour la frapper. Elle attrapa mon bras au passage et me le tordit dans le dos. Je me rendis compte qu’elle avait de la force, elle aussi.

 

“Marco, viens m’aider avec la nouvelle pute de Monsieur Vargas ! Elle se débat, ramène une laisse qu’on l’attache, cette chienne !” Au bout de quelques secondes, un homme de taille moyenne fit son entrée dans la pièce. Il tenait à la main une laisse et il me l’attacha autour du cou. La femme m’avait lié les mains. On m’obligea à avancer. En sortant, nous prîmes vers la gauche, dans le couloir. L’homme tenait le bout de la laisse et la femme me suivait. C’était un long couloir et tout au bout, il y avait une porte. L’homme l’ouvrir et nous entrâmes dans ce qui devait être la cuisine. On me fit asseoir. La douleur se rappela instantanément à moi. Pendant que je mangeais, la vieille m’expliqua ce qu’elle appelait les règles du jeu. Il ne servait à rien d’essayer de m’enfuir, les hommes qui surveillaient la maison avait ordre de tirer à vue. J’étais là pour une seule chose, assouvir les besoins sexuels de Monsieur Vargas. Pour m’aider à supporter la douleur, on me droguerait et si je ne mourrais pas sous les coups de Vargas, ou d’une overdose, je finirais ensuite au bordel de la mine, comme les rares filles qui avaient survécues.

 

******************

 

J’ai tenu vingt sept jours. Je ne voulais pas lâcher... Le vingt huitième, on me laissa pour morte près d’une cabane aux abords de la fourmilière. Pourtant, ma volonté de vivre fut la plus forte. C’est là que je fus recueillie par Maria. C’était à elle que je devais la vie, à la chance peut-être aussi, car les coups que j’avais reçus n’étaient pas mortels. C’était elle qui m’a ramassait près de la cabane. Maria était la femme qui s’occupait des filles du bordel. Elle était très différente de la femme qui habitait chez Vargas. C’était une femme attentionnée et douce, qui savait trouver les mots pour réconforter. Quand j’ai commencé à aller mieux, elle m’expliqua que ce que j’avais connu chez Vargas, je n’aurais pas à le revivre ici. Certes, si je voulais rester chez Maria, j’allais devoir me prostituer, mais les hommes qui venaient chez elle étaient d’honnêtes travailleurs, qui venaient dépenser leur paie de la semaine dans les bras d’une fille pour y trouver un peu de réconfort. Elle m’expliqua aussi que j’étais libre de ne pas rester. Toutefois, j’étais prise au piège, au milieu de la forêt. Il n’y avait pas moyen de partir d’ici. Autour de la mine, c’était la jungle. J’avais dix-sept ans et survivre seule dans la jungle relevait du pur délire. Ici, au moins me dit Maria, on s’occuperait de moi. J’aurais de quoi manger, de quoi me laver, de quoi me droguer et même un peu d’argent pour moi. “Qui sait !” me dit-elle ”si tu économises assez, tu pourras peut-être payer un passeur pour qu’il te ramène chez toi, un jour !” Elle m’avait dit cela pour me donner de l’espoir, mais en discutant avec les autres filles du bordel, je m’étais vite rendue compte que cela n’était encore jamais arrivé !

 

Au bordel, il y avait cinq filles. J’étais la sixième et avec Maria, nous habitions à sept dans ce que les hommes de la mine appelaient “Le Palace”. Nous logions toutes dans la même chambre et lorsque nous recevions un homme, nous allions dans les box, c’est comme cela que s’appelaient les chambres larges d’à peine deux mètres, dans lesquelles il y avait juste un matelas posé à même le sol et une ampoule au plafond pour l’éclairage.

 

Le bordel, ce fut donc mon quotidien pendant huit ans. Maria était comme une mère pour nous. Elle nous réconfortait les jours où nous n’avions pas le moral. Malgré tout, elle faisait tourner son affaire avec rigueur. En échange de ses attentions, nous nous devions d’être disponible tous les jours, sauf durant la période où nous étions réglées ou lorsque nous étions malades. C’était la semaine de repos comme elle appelait ca. Repos était un bien grand mot car nous nous occupions alors du linge, de la nourriture et des corvées pour toutes les autres filles.

 

Semaine après semaine, mois après mois, le temps s’écoulait, mais je gardais au fond du cœur le secret espoir qu’un jour, je partirai d’ici. Là où chez les autres filles toute volonté s’étiolait peu à peu, moi, en fait, c’était tout le contraire qui était en train de se passer. Plus le temps passait, plus ma détermination grandissait. A tel point que j’avais réussi à me sevrer seule de l’héroïne que l’on nous distribuait en échange de nos économies. Cela avait pris des mois, peut-être plus, je ne savais plus, mais j’y étais arrivée. C’était ma première victoire car je savais que le jour où je partirai, que je me sauverai de cet enfer, l’effet de manque me tuerait ou vouerait ma tentative à l’échec.

 

Ensuite, j’avais cherché le moyen, celui que personne n’avait encore jamais tenté ou osé imaginer pour partir de ce trou maudit. Le temps de l’observation allait débuter. J’ai commencé par repérer les habitudes des gens qui arrivaient au camp. La fréquence de leur venue, le nombre de personnes qui entraient, le nombre de celles qui repartaient. De temps en temps, une jeune fille les accompagnait... Une nouvelle proie pour Vargas. Les souvenirs de terreur me revenaient à l’esprit.

 

Peu à peu, une idée avait alors germé dans mon esprit. Cela semblait totalement inconcevable, mais ma détermination était plus forte chaque jour. Il n’y avait que l’étroit chemin boueux pour venir au camp et en partir. Le camp était entouré de fils barbelés et des mines anti-personnel avaient été enterrées partout. Les tentatives d’évasion étaient rares et lorsqu’elles se produisaient, elles se soldaient par un échec et une exécution sommaire, pour l’exemple disait-on !

 

Il n’y avait donc qu’un seul moyen de sortir de cet endroit, c’était lorsqu’on était mort... Non, il y avait un autre moyen de quitter cet enfer, un moyen extraordinaire et je le savais bien : c’était l’hélicoptère d’Hugo Vargas, qui se posait entre une et deux fois par mois sur un terrain réservé à quelques dizaines de mètres de la maison au milieu de la clairière, la maison d’Hugo Vargas.

 

Il arrivait et partait toujours la nuit, pour ne pas attirer l’attention de l’armée sur le camp probablement. Du baraquement, nous entendions le fouettement des pales et du rotor qui fendaient l’air en chuintant.

 

Seulement, comment monter à bord de cet hélicoptère, c’était là que résidait tout le nœud du problème. J’avais réfléchi pendant des semaines, des mois, au moyen d’approcher cet appareil, de monter à bord sans être vu. Ce plan semblait être totalement fou et pourtant, c’est à cette idée que je m’étais accrochée. Un jour, il me faudrait oser...

 

Régulièrement, le pilote de Vargas venait nous rendre visite et c’est là que j’ai commencé à entrevoir une solution, un possible espoir... Fallait-il tenter de le séduire alors qu’à ses yeux, je n’étais qu’une pute sans la moindre valeur, que Vargas avait démolie à coups de poings.

 

Non, en revanche, j’étais décidée à lui donner ce qu’aucune d’entre nous ne lui avait encore donné.

 

L’occasion que j’attendais allait bientôt se présenter, je l’espérais. Je ne devais surtout pas la manquer...

 

******************

 

Ce matin-là, la pluie tombait sans arrêt et le travail dans le cloaque était ralenti. Les risques étaient grands ces jours-là pour les travailleurs. Les clients seraient plus nombreux aujourd’hui. J’étais dans ma semaine tranquillité et je profitais alors d’un peu de calme, sous un appentis situé à l’arrière du baraquement, avant de m’occuper du ménage des autres filles. La pluie claquait sur les tôles et cela faisait un vacarme assourdissant. J’étais seule.

 

Je n’ai pas compris immédiatement ce qui était en train de ce passer. Soudain, j’ai pris conscience que ce n’était pas uniquement le bruit de l’eau qui tapait sur le toit. Cela ressemblait à des coups de feu. Je tendis l’oreille et m’éloignais du baraquement. La pluie formait un rideau de cordes transparentes et j’y voyais mal. Mais plus loin, il y avait du mouvement. Des hommes couraient effectivement là-bas...

 

******************

 

La brigade spéciale d’opération prit possession du camp en moins de deux heures. L’hélicoptère de Vargas avait été abattu en vol alors que ce dernier tentait de s’échapper. Je m’étais cachée, mais deux militaires m’avaient finalement trouvé et emmené. J’étais terrorisée et je ne réalisais pas encore que je venais d’être libérée. Non, d’ailleurs, je n’étais pas encore sortie de cet enfer.

 

En y repensant aujourd’hui, j’avais toujours su que c’était en hélicoptère que je sortirais de là. Deux gros appareils s’étaient posés dans la clairière. Nous étions montés dedans. Il n’y avait pas beaucoup de place. Mais en voyant le sol s’éloignait, j’avais eu raison d’y croire, de m’accrocher à cet espérance. C’était ma vision...

 

Avec les autres filles du bordel, nous avons été assignées à l’hôpital militaire et l’on nous a soigné. Nous étions maigres et nous souffrions toutes de maladies et de carences plus ou moins avancées.

 

Au bilan sanguin, il s’était avéré que nous étions toutes porteuses du virus VIH, en plus d’hépatites plus ou moins déclarées. Je suis restée dans cet hôpital pendant plusieurs semaines, nous étions en quarantaine et les visites étaient interdites. Mes parents avaient été prévenus que l’on m’avait retrouvé, mais on leur avait déconseillé de venir me chercher. D’ailleurs, personne ne savait vraiment quand nous sortirions. Aucune autorisation de visite n’était délivrée aux civils pour pénétrer sur la base militaire où je me trouvais.

 

Je n’avais même pas pu leur parler par téléphone. Je pleurais souvent.

 

Enfin, un jour, un médecin m’annonça que je pouvais rentrer chez moi. Comme je m’étais sevrée seule de la dépendance à la drogue, j’étais la première des filles à pouvoir partir. Les autres resteraient encore... J’ai regroupé les maigres affaires que j’avais, je suis sortie de la base. On me déposa à la gare. Il y avait du monde qui marchait en tous sens et ce tourbillon me fit l’effet d’un ballet vertigineux. J’étais seule face à tous ces gens et me sentir libre me faisait terriblement peur. J’étais livrée à moi-même et on m’avait laissé à la gare pour y prendre le train qui me ramènerait vers les miens. J’avais le billet dans ma poche, je le serrais fort contre moi. Je ne voulais surtout pas le perdre.

 

******************

 

Quand le train s’est arrêté, je ne suis pas descendue immédiatement. J’ai laissé sortir toutes les personnes qui étaient là. J’ai fermé les yeux, j’ai pris une grande respiration et je me suis levée. J’ai ramassé le sac à dos et me suis dirigée vers le sas de sortie. Je suis restée quelques secondes en haut du marchepied pour voir plus loin et du regard, j’ai cherché sur le quai. A environ quarante mètres sur la gauche, un homme et une femme attendaient. C’était eux... Mes parents étaient là. Ils se tenaient par la main.

 

Je suis descendue. Il y avait encore un peu de monde sur le quai. Je suis allée vers eux en slalomant entre les gens. Soudain, mon père tourna la tête dans ma direction. Il fut le premier à me voir et de la main, il indiqua à ma mère la direction. Il ne restait que quelques mètres maintenant. Mes mains étaient moites, ma bouche sèche. Je me suis arrêtée. Ils étaient là devant moi. Leurs yeux sont venus à la rencontre des miens, puis ils ont comblé l’espace qui nous séparait encore. Mon père est resté légèrement en retrait et ma mère s’est penchée et m’a embrassé sur le front. Puis Papa m’a dit : “Bonjour Inès ! Je sais ma Grande, c’est peut-être idiot de te dire cela maintenant, mais ca fait huit ans que je te dois une pizza. Tu fais quoi ce midi ?” En disant cela, il avait les larmes aux yeux et sa voix tremblait...

 

Je me suis jetée dans leurs bras... Nous nous sommes embrassés. Sous le coup de l’émotion qui me submergea, mes jambes lâchèrent sous moi ! Mon père me retint.

 

Maintenant, je pouvais me laisser aller...

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