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Eclatobulle

La coccinelle Policette

15 Septembre 2012 , Rédigé par livre.eclatobulle.over-blog.com Publié dans #Contes et légendes

BOURRACHE

 

Episode 1 - Temps de crise


Au pays des choux-raves roses, la vie était désormais difficile. La crise du rêve avait durement touché cette micro-écolo-contrée, peuplée d’elfes, de lutins et de fées. La grande tribu des hommes, inquiets et minés par la réalité et la pollution, délaissait un peu plus chaque nuit l’endroit pour se retrouver, blafards et perdus, dans des paradis artificiels, des cloaques virtuels et infernaux aux façades colorées de TFT. Il en était ainsi, même les enfants humains arrêtaient de rêver de plus en plus jeunes...

 

Devant l’ampleur du désastre, nombre d’elfes de troène, de lutins feuillus et de fées des bois avaient perdu leur emploi et avaient été expropriés de leurs cabanes douillettes, tapissées de mousses. Il fut un temps où l’on engloutissait des champignons à tire-larigot et on dégustait des thés parfumés ! Ce temps était révolu.

Les huissiers sévissaient partout, saisissant ici les baguettes magiques et là les livres de sorts et de potions. Les chaudrons étaient entassés sur la place des villages et des camions-bennes gris, que l’on chargeait à la grue de biens confisqués, allaient et venaient toute la journée.

 

Tourne-puce, Vienquivire, Métralot, Branquibol, Boudeville étaient des villages fantômes à présent.

 

Chassés de chez eux, démunis de tout - que pouvait bien faire une fée sans sa baguette -, les petits êtres n’avaient alors plus d’autre choix que de partir sur les routes. Il n’était plus rare d’en apercevoir en plein jour, en train de chaparder des croquettes dans la gamelle d’un chat, insipide nourriture dont ils avaient appris, faute de mieux, à accommoder, même sans sauce.

 

Les plus pauvres d’entre eux étaient vêtus de feuilles et de mousses, contrecollées avec de la bave d’escargot. Les plus débrouillards avaient chipé des torchons sur les cordes à linge chez les hommes pour s’en faire des vêtements... le vichy et les rayures étaient de nouveau à la mode, par la force des choses !

 

Le petit peuple était bien mal en point et personne n’avait été épargné, pas même la coccinelle Policette.

 

COCCI1.jpg

 

La coccinelle Policette était l’animal de compagnie de la Fée Fridelle. Cette dernière ayant tout perdu lors du spectaculaire crack de la bourse des rêves, avait abandonnée Policette et l’avait laissée là, seule et à son triste sort. Il était loin le temps où Fridelle élevait les pucerons pour Policette, sous les feuilles du rosier branque à l’entrée du jardin.

 

Comme toutes les coccinelles de compagnie, Policette avait reçu le sort “Coupelle”, qui l’empêchait de s’envoler. A bien y réfléchir, c’était vraiment pas de bol ! Elle n’avait jamais imaginé qu’un jour, elle serait abandonnée... surtout pas par la bonne Fée Fridelle.

 

Ne pouvant plus voler, Policette avait longtemps hésité avant de quitter la maison de la fée.

 

Finalement, elle avait dû s’enfuir par une nuit sans lune, par la lucarne du grenier, la maison de Fridelle ayant été saccagée et pillée par un gang de Gnourfs à crêtes vertes. Elle avait senti leur odeur fétide à travers les lames du plancher, tandis que ces derniers se goinfraient des meubles en foin tressé. Naturellement, elle avait pris peur et elle était partie.

 

Ainsi, par nuit noire, Policette avait avancé à pas mesurés dans les ruelles, ne sachant où aller. Elle progressait sans bruit, entre les cabanes aux fenêtres closes. De nombreuses habitations avaient été abandonnées et Policette était parmi les dernières à être restée, vaille que vaille. A présent, elle aussi devait s’exiler...

 

Si seulement elle pouvait à nouveau voler... les choses seraient plus simples. Elle pourrait même tenter de rejoindre les colonies du Haut-des-tiges, où une coccinelle travailleuse comme elle trouverait facilement un travail, un logement et de la nourriture.

 

Si seulement… car en partant précipitamment, Fridelle avait oublié d’annuler le sort qui entravait les ailes de Policette. Le seul espoir qui restait à cette dernière était de se rendre dans la cité champignon et d’y trouver un champignon magique, connu sous le nom de Folivol, comme l’indiquait le grimoire de magie de la fée.

 

Les jours qui suivirent furent marqués par une profonde solitude et un manque évident de chance pour se rendre dans le seul et unique endroit porteur d’une lueur d’espérance dans sa triste condition de coccinelle désailée.

 

Successivement, elle avait manqué la chenille-EXPRESS, certes réputée pour être le plus infâme tortillard qui soit, et le vol des cent bourdons, dont le seul et unique vol du mois, l’aurait immanquablement amené au cœur de la cité champignon.

 

Ah, la cité champignon !

 

Policette avait souvent entendu Fridelle qui parlait de cette cité, immense et magnifique champignonnière, nichée dans une cavité naturelle depuis des siècles et complètement oubliée des hommes. C’est là, en marchant tout droit dans la direction du soleil de midi, selon les dires de Fridelle, que toutes sortes de champignons poussaient : des champignons pour faire grandir, pour mieux dormir, pour garder une bonne mémoire. D’autres champignons faisaient oublier les mauvais rêves ou rendaient un elfe soudainement très sympathique... surtout, c’est là que l’on trouvait, selon le grimoire, le minuscule champignon capable de rendre à une coccinelle l’usage de ses ailes :


Folivol !


Policette devait donc trouver un moyen de se rendre à la cité champignon. Mais le chemin était long et sans doute très périlleux pour une si petite coccinelle. Elle n’était pas rassurée.

 

Ayant rassemblé son courage à six pattes, les coccinelles étant ainsi faites, elle se mit en route, en se souvenant de ce que Fridelle lui avait dit un jour : en chemin, on fait souvent des rencontres étonnantes.

 

COCCI2.jpg

 

Et Fridelle ne croyait pas si bien dire car voici ce qui arriva ! Policette marchait depuis deux ou trois heures, pas plus, lorsqu’elle entrevit une silhouette au sol qui se dessinait sur le bord du talus.

 

En ce jour où elle était d’humeur farouche, elle marqua un temps d’arrêt et regarda derrière si elle était suivie. Pas une antenne de fourmi ni une aile de libellule à l’horizon… Elle avança.

 

“Bonjour Mademoiselle la Coccinelle, je m’appelle Johnny Padebol. Aidez-moi s’il vous plaît ! Mon maître le farfadet Sylveterre m’a jeté ainsi cette matin en me crachant au visage et en me souhaitant une mort lente et douloureuse ! Je sais que ça a l’air étrange pour vous de me voir comme ça sur le bord de la route, assis sur le talus avec ce fil d’acier attaché autour de mes chevilles et de mes poignets, mais si vous pouviez me libérer, ben ça ne serait pas de refus !”

 

Policette était arrivée à la hauteur de la silhouette et elle avait pu constater qu’il s’agissait d’un petit grillon. Il avait un œil au beurre noir, ses vêtements étaient usés ici et là et craqués à d’autres endroits.

 

“Bonjour Monsieur Padebol ! Voici une bien drôle d’histoire que vous me contez là. Mais qu’avez-vous fait pour mériter tel châtiment de votre maître farfadet Sylveterre ? Avez-vous volé de la nourriture ou manqué de respect à celui qui vous tenait sous sa protection ?”

 

“Oh non Mademoiselle la Coccinelle ! Je n’ai rien fait de tout ça, j’ai voulu rendre service au farfadet Sylveterre mais ça n’a pas bien marché, voilà tout !”

 

La coccinelle Policette envisagea son interlocuteur. Quel service avait pu rendre ce petit grillon à son maître et quelle catastrophe avait suivi pour mettre le farfadet dans une telle colère.

 

“Je me demande, lança Policette au grillon, quel service tu as voulu rendre à ton maître Sylveterre ? Surtout, qu’est-ce qui n’a pas marché pour qu’il se mette dans une telle rage ?”

 

“Voyez-vous Mademoiselle la Coccinelle, j’avais bien regardé maître Sylveterre lorsqu’il préparait le thé pour le petit-déjeuner. Et figurez-vous que ce matin, j’ai voulu lui faire une belle surprise en lui servant le thé au lit. Ainsi, je fis chauffer l’eau, je pris les herbes rares et parfumées dont il raffole et j’entrepris de faire infuser les feuilles quatre minutes pas plus dans de l’eau bouillante à quatre-vingt-dix degrés. Je déposais alors la théière sur un plateau, je beurrais quelques tartines de seigle, j’ajoutais une petite fleur jaune pour faire joli.”

 

Les yeux du petit grillon s’emplirent soudain de larmes et il continua son récit, entrecoupé de sanglots qui lui chiffonnaient la frimousse.

 

“En entrant dans sa chambre, dit Johnny, maître Sylveterre était assis dans son lit, en train de lire la Gazette du Gnome. Il fut étonné de me voir et comprit la surprise lorsqu’il vit mon plateau. Il me complimenta pour mon initiative et m’invita à le servir sans attendre. J’étais heureux, j’étais heureux, marmonnait le grillon, entre deux pleurs… puis j’ai versé le thé à maître Sylveterre… mais avant que je m’en rende compte, mon maître était en train de hurler à en faire s’effondrer la maison ! Comprenez, Mademoiselle, dans mon empressement, j’avais oublié de mettre un bol et j’ai versé le thé bouillant sur mon maître ! Je m’en veux tellement !” Et les pleurs du petit grillon redoublèrent d’intensité.

 

Policette le réconforta. Au prix de quelques efforts, elle réussit à le libérer de ses fers. En discutant un peu avec lui, elle comprit que cette maladresse était celle de trop, la goutte d’eau qui avait fait déborder la coupe.

 

L’heure tournait, la journée avançait et Policette devait se remettre en route. Elle invita Johnny Padebol à l’accompagner à la cité champignon, dont manifestement le petit grillon ignorait jusqu’à l’existence. Son petit compagnon aimant parler, il serait plus agréable de cheminer ainsi.

 

Le reste de la journée se déroula gentiment. Johnny Padebol était vraiment tête-en-l’air et il arrivait souvent qu’il perde l’équilibre après avoir marché dans un trou qu’il n’avait pas vu, alors qu’il s’extasier sur un nuage dans le ciel ou sur la course que se livraient deux guêpes entre les grandes marguerites ! Policette l’aidait à se relever et constatait à chaque fois que ces vêtements étaient un peu plus sales et abimés. Johnny Padebol n’avait apparemment pas beaucoup de chance dans la vie.

 

Le soir du troisième jour, Policette et Johnny Padebol avait atteint le bord de la prairie et ils se trouvaient à présent devant espace plus dégagé où d’étranges arbres étaient plantés en ligne, comme si mère-nature les avait rangés ici.


Policette s’en étonna et Johnny Padebol lui apprit

 

qu’il s’agissait d’une forêt de pousse-fous.

 

COCCI3.jpg


Dans quelques mois, les arbres pousse-fous auraient tant grandi qu’ils cacheraient entièrement le ciel et d’énormes fruits auraient poussé le long des troncs. Dans ces fruits, raconta-t-il à Policette , on y trouvait une nourriture délicieuse, amidonnée et tendre à souhait.

 

Policette aimait écouter Johnny qui en savait long sur beaucoup de choses qu’elle même ignorait. La nuit fut calme et le lendemain, ils avancèrent entre les pousse-fous. Cette étrange forêt semblait interminable et bien moins protectrice que la prairie d’où ils venaient. La coccinelle ne savait pas si la cité champignon était encore loin mais elle gardait le cap, avec le soleil de midi pour seul repère dans ces contrées inconnues, qu’elle et son compagnon grillon parcouraient pour la première fois.

 

L’après-midi était avancée quand le temps changea. Le ciel, que l’on voyait entre les pousse-fous, s’était voilé et l’air était chargé d’humidité. Les ailes inutiles de Policette lui collaient sur le dos et le petit grillon s’était tu. Bientôt, de gros nuages noirs d’orage obstruaient le ciel et tous deux n’étaient pas très rassurés. Les abris se faisaient rares dans cette grande forêt. Policette proposa à Johnny Padebol de s’arrêter et d’attendre que l’orage passe pour se remettre en route. Johnny acquiesça.

 

Policette avait peur de l’orage. Les grondements du tonnerre l’effrayaient et les éclairs la pétrifiaient. Lorsque qu’elle vivait au milieu du petit peuple, elle bénéficiait des protections magiques de Fridelle et de ses amies les fées. Elle se souvenait de la bulle d’énergie rose que créaient les fées et qui teintait de douceur le ciel sombre. Lorsque les pluies furieuses s’abattaient, elles ne faisaient que ricocher sur le voile protecteur des fées. Elle aurait aussi aimé pouvoir déguster un peu de cette potion apaisante que préparait Fridelle et qui calmait si bien ses angoisses et ses peurs.

 

Mais aujourd’hui, Policette et son petit compagnon allaient devoir affronter un orage pour de vrai et à l’horizon, il n’y avait pas la moindre baguette de fée pour les protéger…

 

L’orage éclata et la pluie s’abattit sur Policette et Johnny Padebol. Policette avait réussi à grimper sur un pousse-fous et Johnny s’était solidement accrocher au tronc, juste au-dessous. Le tonnerre assourdissait l’air et les éclairs zébraient le ciel. Policette fermaient les yeux et restait bien logée sous la première feuille du pousse-fous. Au-dessus d’elle, elle entendait claquer la pluie mais tous deux étaient bien abrités.

 

Soudain, un bruit sourd se fit entendre. Policette regardait de droite et de gauche, inquiète. Johnny avait réussi à son tour à grimper et il était maintenant juste en dessous d’elle. Ses antennes lui chatouillaient la carapace mais elle ne dit rien, préférant savoir le petit Johnny sous elle.

 

Le bruit était de plus en plus fort et c’était comme si on arrachait la terre elle même ! L’eau sous Johnny commença alors à monter, à monter. En quelques secondes, l’eau noire atteignit les pattes du grillon qui tenta de se hisser plus haut. Il était tout contre Policette à présent.

 

L’eau chargée de terre continuait de monter et c’était à présent une mer sombre en furie qui recouvrait tout alentour. Un puissant courant animait cette mer folle et Policette pouvait sentir la pression sur le tronc du pousse-fous. L’eau monta et Johnny était à présent pris jusqu’à la taille. Elle lui criait de s’accrocher, de tenir bon et elle pouvait voir le petit grillon qui luttait de toutes ses forces, qui redoublait de courage pour s’agripper au pousse-fous. L’eau monta encore, la foudre tomba, le ciel se déchira et maintenant, Policette ne distinguait plus que la tête de Johnny. Dans ses grands yeux écarquillés, Policette lisait de la panique. Elle hurlait dans le vacarme et sous le déluge…

 

“Johnny, Johnny… tiens bon mon Johnny !!!!!”

 

Une branche flottée cogna contre le pousse-fous et secoua le tronc. Ce fut l’onde de choc qui décramponna Johnny Padebol. Le petit grillon fut emporté et immédiatement englouti par les flots enragés, sous le regard impuissant et horrifié de Policette.

 

La nuit succéda à la tempête, et la coccinelle Policette restait là… toute seule !

 

A suivre...

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